Les 15 soldats français, ou l’art subtil de la présence symbolique
Il faut rendre hommage au génie stratégique européen. Quand un territoire européen est placé sous pression stratégique, on n’envoie pas une brigade, encore moins une division. Non. On envoie 15 militaires. Pas 14, ce serait mesquin. Pas 20, ce serait agressif. Quinze, c’est l’équilibre parfait entre le geste viril et la prudence diplomatique. Ces 15 soldats incarnent à eux seuls toute la philosophie européenne de la défense : être là sans être là, montrer quelque chose sans rien montrer, rassurer sans déranger. On imagine la scène : « Attention, si vous touchez au Groenland, nous enverrons… un deuxième minibus. » Les 15 militaires deviennent un symbole : celui d’une Europe impuissante. Ils ne sont pas là pour se battre, mais pour signifier une inquiétude. Un peu comme un post-it collé sur un char.
Le Groenland, ou comment tuer l’OTAN sans même faire semblant
Soyons sérieux deux minutes. Si un allié de l’OTAN menace militairement un territoire relevant d’un autre membre de l’Alliance, alors l’OTAN est morte. Pas en théorie. En pratique. On ne peut pas avoir une alliance militaire dont le principe fondamental est la défense collective, et accepter qu’un des piliers menace les autres. Si cela se fait, l’OTAN ne sert plus à rien. Elle devient un club de discussion nostalgique, un musée de la guerre froide avec badges et conférences. Et surtout, cela signifie une chose très simple : le parapluie américain disparaît. Plus de garantie. Plus de protection implicite. Plus de grand frère. Et là, soudain, l’Europe se retrouve nue sur la plage stratégique mondiale, avec trois acteurs potentiellement menaçants autour d’elle : les États-Unis, la Russie et la Chine. Sauf que détail amusant : parmi ces trois-là, les seuls à avoir officiellement formulé une menace militaire directe contre un territoire européen, ce sont les Américains. Les Russes ? Non pas directement même si nous avons des inquiétudes fortes. Les Chinois ? Pas du tout. Washington ? Oui, tranquillement, comme si de rien n’était. C’est un renversement de scénario digne d’une comédie italienne : l’ennemi désigné ne dit rien, les autres regardent, et l’allié sort le couteau.
L’Europe seule face au monde… et toujours sans mode d’emploi
Si l’OTAN disparaît de facto, l’Europe n’a plus le choix. Elle doit assurer seule sa défense. Et là, petit problème : elle n’est plus une puissance militaire. Elle est une puissance normative. Très redoutable pour interdire les pailles en plastique. Beaucoup moins pour dissuader une flotte. Il va donc falloir faire quelque chose de radicalement nouveau pour l’Union européenne : réfléchir militairement. C’est-à-dire accepter l’idée de la force, du rapport de puissance, du risque. Reconstituer des capacités. Produire une doctrine. Redevenir crédible. Ensuite seulement, envisager des jeux d’alliances, y compris avec des puissances qui, jusqu’ici, n’ont jamais menacé officiellement son territoire. Le Groenland est peut-être une farce géopolitique. Mais c’est une farce très sérieuse. Elle nous dit une chose essentielle : le monde n’est pas dangereux parce qu’il est hostile, il est dangereux parce que l’Europe a décidé de ne plus l’être. Et envoyer 15 soldats n’y changera rien.
À moins, bien sûr, qu’ils ne soient 15… extrêmement convaincants.
À moins, bien sûr, qu’ils ne soient 15… extrêmement convaincants.

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