En février 2022, lorsque la Russie est coupée de SWIFT, une évidence mondiale s’impose : la finance n’est plus seulement un langage du marché, c’est un instrument de puissance. Les sanctions financières précédentes sur l’Iran avaient déjà montré la vulnérabilité d’un pays isolé du système bancaire international, mais l’affaire russe change d’échelle. Pour la première fois, une économie du G20, connectée à l’Europe par 45 % de ses importations de gaz et par plus de 200 milliards de flux commerciaux annuels, se retrouve subitement exclue du réseau occidental. Le choc a été continental, mais la leçon est globale. Le système de paiements est devenu un terrain géopolitique.
Derrière les discours sur la dédollarisation, la réalité est plus subtile. Le dollar domine et en 2024, il représente 47 % des paiements SWIFT mondiaux, 88 % des transactions de change (BIS) et 59 % des réserves. Mais le point important n’est pas la disparition du dollar, c’est l’apparition de chemins alternatifs. Un monde ne change pas lorsque le centre s’effondre ; il change lorsque les périphéries deviennent navigables.
Trois dynamiques transforment aujourd’hui les rails financiers : la multiplication des réseaux de paiement, l’entrée des monnaies numériques d’État, et la tokenisation des actifs.
Les réseaux alternatifs, contourner n’est plus marginal
La Russie n’a pas attendu 2022 pour développer son système SPFS, équivalent de SWIFT. Il regroupe plus de 400 institutions, principalement russes, mais commence à s’étendre à l’Eurasie. L’Iran a récemment accepté son interconnexion. La Chine dispose de CIPS, bien plus structuré que SPFS : 1400 institutions, 110 pays connectés, 70 % de croissance annuelle des volumes depuis 2020. Le CIPS ne concurrence pas encore SWIFT, mais il offre une route parallèle, particulièrement utilisée pour les flux sino-russes et sino-africains. Ce double réseau — CIPS + SPFS — ne remplace pas l’ordre financier existant ; il le contourne. Ce contournement devient un outil de stabilité pour les pays soumis à la pression financière américaine. Il ne s’agit pas d’hostilité, il s’agit de résilience. En 2024, plus de 30 % des échanges sino-russes s’effectuent hors dollar, contre moins de 2 % en 2014. À cela s’ajoute un mouvement de plus long terme : les banques centrales du Golfe, de l’Asie du Sud-Est et de l’Afrique testent désormais des continuités bilatérales ou régionales. Il n’y a pas d’alternative globale, il y a un tissage de routes nouvelles.
L’arrivée massive des monnaies numériques d’État
Le yuan numérique n’est pas qu’un projet pilote. En 2025, il circule déjà dans plus de 25 villes, traite des millions de transactions quotidiennes et sert de base à des expérimentations internationales, notamment avec les Émirats arabes unis et la Thaïlande dans le cadre du projet m-CBDC Bridge (BIS). L’objectif est clair, permettre des paiements transfrontaliers rapides, interopérables et moins coûteux. L’Inde avance différemment. Son e-rupee n’a pas vocation à concurrencer le système international, mais à renforcer l’efficacité domestique. Pourtant, les deux modèles convergent ; une monnaie numérique n’est pas une modernisation monétaire, c’est une infrastructure. L’Union européenne, elle, discute encore. Le débat est technique, parfois abstrait. Mais au rythme où les autres avancent, l’enjeu n’est déjà plus celui du lancement d’un euro numérique, mais celui de la vitesse comparative.
La tokenisation, ou comment la finance se recompose par blocs
L’Union européenne vient d’autoriser Securitize, plateforme opérant sur blockchain Avalanche, à émettre et distribuer des actifs tokenisés au sein du marché européen. Ce n’est pas anecdotique. La tokenisation transforme les actifs en objets programmables, traçables et intelligibles par machine. BlackRock estime que 16 000 milliards d’actifs pourraient être tokenisés d’ici 2030.
L’Europe n’est pas en avance, mais elle n’est pas absente. MiCA (Réglement EU sur les crypto-actifs), bien qu’imparfait, crée un cadre réglementaire lisible qui attire les acteurs sérieux : infrastructures institutionnelles, gestionnaires d’actifs, fintech matures. Le mouvement peut paraître technique ; il est stratégique. Une infrastructure tokenisée permet : des règlements instantanés, une réduction majeure des coûts de transaction, une meilleure conformité documentaire, une circulation plus fluide des titres. Dans un monde de frictions croissantes, la fluidité est un avantage stratégique.
La finance comme géopolitique ?
Les nouveaux rails ne détruisent pas l’ancien système. Ils l’obligent à coexister. Le dollar reste le centre, mais ce centre n’organise plus tout. Le reste du monde expérimente, aménage, teste, bifurque, sans attendre une validation occidentale. Ce n’est pas une révolution. C’est une dissociation progressive des vitesses financières. Ce qui change n’est pas la monnaie, mais l’architecture du monde.
Les sanctions, les corridors, les CBDC, la tokenisation, tout converge vers une même conclusion. Nous ne vivons pas une dédollarisation, nous vivons une reconfiguration silencieuse des voies du capital. Le centre tient encore, mais la périphérie circule autrement.
Le XXIᵉ siècle ne sera pas un monde sans dollar. Il sera un monde où d’autres rails existent.
C’est cette existence — plus que toute confrontation — qui change vraiment l’ordre international.
Agnès Boschet, Coauteure “Chine digitale, dragon hacker de puissance” (VA Ed), “DPO : rôle, fonctions et attributs..” (ENI)
https://www.journaldeleconomie.fr/le-choc-ukrainien-signe-t-il-la-fin-de-bretton-woods/

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