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Groenland, Davos, Trump : Le point de vue de Dmitri Medvedev




Publié par Paul-Gabriel LANTZ le 21 Janvier 2026

La déclaration publiée aujourd’hui sur Telegram par Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie s’inscrit dans une séquence parfaitement maîtrisée de communication stratégique russe. À ce titre, Medvedev ne détient aucun levier exécutif direct, mais bénéficie d’un accès régulier aux cercles décisionnels les plus fermés, ce qui confère à ses prises de parole une portée particulière.



Dmitry Medvedev (05-12-2019) - Wikimedia Commons
Dmitry Medvedev (05-12-2019) - Wikimedia Commons
Le registre employé, volontairement saturé de métaphores, vise moins à informer qu’à structurer un récit, destiné avant tout au public intérieur russe. Davos, l’Ukraine, le Groenland, l’OTAN et Donald Trump y sont convoqués comme autant de symboles d’un ordre occidental présenté comme épuisé, cynique et prêt à toutes les concessions dès lors que ses intérêts vitaux sont en jeu.

Davos et le Groenland : déplacer le centre de gravité du récit

En ouvrant son message sur le World Economic Forum, Medvedev suggère que l’Ukraine serait désormais un sujet « usé », progressivement remplacé par un nouvel objet de convoitise stratégique : le Groenland. Le message est limpide : l’Occident passerait sans état d’âme d’un théâtre à un autre, au gré de ses priorités, sans cohérence morale ni continuité politique. Le Groenland n’est pas décrit comme un territoire doté d’un statut juridique précis au sein du Royaume du Danemark, mais comme un simple espace à louer, exploiter et militariser. Cette mise en scène alimente un narratif central : l’Europe serait incapable d’assumer seule la défense de ses marges géopolitiques, contrainte de déléguer de facto sa sécurité à Washington.

Trump, la tentation impériale et la comparaison impossible

Medvedev dresse ensuite un portrait très ciblé de Donald Trump : celui d’un dirigeant pressé par le temps, obsédé par l’empreinte historique, prêt à redessiner les cartes du monde pour inscrire son nom dans le panthéon politique américain. La référence à des cartes intégrant déjà le Groenland, le Canada ou le Venezuela n’est pas anodine. Elle vise à accréditer l’idée d’un impérialisme américain désormais décomplexé, assumé symboliquement et graphiquement.
Mais le cœur du raisonnement russe se situe ailleurs. Medvedev trace une ligne de fracture narrative : Trump ne pourra jamais être « comme le président russe ». Là où Moscou revendique des annexions présentées comme fondées sur l’histoire longue, la continuité territoriale et des référendums organisés sous contrôle militaire, le Groenland est décrit comme un corps totalement étranger aux États-Unis. Cette opposition sert un objectif précis : légitimer a posteriori la politique territoriale russe, en la replaçant dans un cadre prétendument défensif et réparateur.

L’OTAN comme variable d’ajustement stratégique

La conclusion du message est la plus révélatrice. La question posée n’est pas de savoir si Donald Trump souhaite le Groenland, mais quel prix il serait prêt à payer pour l’obtenir. L’évocation d’une possible « liquidation de l’OTAN » ne relève pas de la provocation gratuite. Elle s’inscrit dans une dynamique déjà observable : remise en cause de la solidarité transatlantique, transfert de responsabilités vers les Européens, fragilisation progressive des structures communes.
Medvedev instille ainsi un doute stratégique : les élites américaines et européennes laisseraient-elles un président sacrifier l’Alliance atlantique pour un gain territorial et symbolique ? En posant la question sans y répondre, il entretient une incertitude calculée, cœur même de la dissuasion informationnelle russe.
Dans les faits, la fonction actuelle de Medvedev répond à plusieurs objectifs. Il agit à la fois comme relais discursif, autorisé à tenir des propos plus radicaux que ceux du Kremlin ou du ministère des Affaires étrangères, et comme capteur de réactions, testant des lignes politiques, des menaces ou des scénarios sans engager formellement l’État russe.
Ancien président de la Fédération de Russie de 2008 à 2012 et ancien Premier ministre de 2012 à 2020, Dmitri Medvedev conserve une légitimité institutionnelle forte, tout en occupant aujourd’hui une position idéale pour la communication stratégique et la dissuasion informationnelle. Ses messages sur Telegram doivent donc être lus non comme des sorties individuelles, mais comme des signaux périphériques du pouvoir, calibrés pour frapper, provoquer et déplacer le débat.


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