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Affrontement Chine-USA pour le percement d'un deuxième canal au Nicaragua



Publié par Jerome Lapree le 25 Septembre 2018

Avant de revenir tragiquement dans l’actualité ces derniers mois avec des affrontements sociaux meurtriers et la volonté de groupes d’opposition de destituer le président Ortega et son clan, une des dernières apparitions majeures du Nicaragua dans les médias internationaux était liée à un projet exceptionnel : la percée d’un canal transocéanique, qui deviendrait un concurrent du canal de Panama.



Daniel Ortéga, ex-guérillero latino-américain de 70 ans redevenu président du Nicaragua en 2006, a accordé en 2013 à un milliardaire chinois une concession de 100 ans pour réaliser une idée vieille de plusieurs siècles : la création d’un canal qui traverse le Nicaragua pour relier l’Atlantique au Pacifique. Parmi les bénéfices annoncés, cette voie permettra le transit des plus gros navires de commerce au monde. Elle offrira une solution alternative au canal de Panama, qui, malgré des travaux d’agrandissement récents, ne pourra pas accueillir ces navires. Elle sera plus rapide et plus économique que Panama.
 
Le pouvoir nicaraguayen souligne l’opportunité de développement économique que représente cette infrastructure pour le pays. Au total, le coût estimé de ce projet s’élève à cinquante milliards de dollars US, soit environ quatre fois le PIB annuel du Nicaragua.
Pourtant, le projet est fortement contesté à l’intérieur du pays, à la fois pour des raisons environnementales et sociales, mais aussi parce que la concession et les droits qui lui sont rattachés sont considérés par une partie de la population comme la vente d’une partie du territoire et une perte de souveraineté au profit d’une entreprise privée étrangère.
 
Le porteur du projet est une société Hong-Kongaise, HKND, enregistrée aux Îles Caïman. Cette société est responsable du développement du projet de canal. C’est elle qui est la concessionnaire des terrains octroyés. Son dirigeant est un milliardaire chinois, Wang Jing. Il est décrit dans de nombreux médias comme un homme d’affaires discret, dont on imagine qu’il est proche du pouvoir chinois. Le site Internet dialogo chino a réalisé une description détaillée de Wang Jing, de ses intérêts, contacts et activités économiques au sein de l’appareil politique et militaire chinois. Il aurait fait fortune dans des activités de télécom et serait fournisseur de l’armée chinoise. Il ressort de cette analyse que Wang Jing serait à assimiler à l’État chinois. Pour autant, aucune communication officielle de la Chine n’a eu lieu au sujet de ce projet de canal et Wang Jing se présente bien comme un investisseur privé.
 
La Chine commerce déjà très largement avec l’Amérique centrale et du sud. Elle y récupère des matières premières et vend des produits manufacturés. Sécuriser les routes d’approvisionnement requiert donc de contrôler ou du moins de pouvoir observer de près le passage par l’un ou les deux canaux en Amérique centrale. D’ailleurs, la Chine a signé en juin 2017 un accord de reconnaissance diplomatique avec le Panama. Jusqu’à présent, le Panama reconnaissait Taïwan, et non la Chine. Plusieurs commentateurs pronostiquent que ce mouvement diplomatique du Panama sera rapidement imité par d’autres, notamment par le Nicaragua. La Chine est aujourd’hui le 2e client du canal après les États-Unis et une de ses entreprises est en train de construire un terminal de conteneurs dans le port de Colon.
Sur le fond, une présence chinoise massive au milieu du continent américain, qui contrôlerait un axe de communication majeur, serait un véritable camouflet à la « doctrine Monroe » qui veut que les États-Unis maîtrisent l’ensemble du continent américain.
 
Pourtant à ce jour, ni les États-Unis ni la Chine n’ont officiellement pris position sur ce dossier. La seule intervention américaine est celle du Congrès, qui, en 2016, a suspendu les versements par des institutions internationales dont les États-Unis sont membres à des projets de développement au Nicaragua. Cette mesure était explicitement destinée à remettre en cause le président Ortéga. Mais encore une fois, le canal n’est pas le motif cité.
 
Le dernier rebondissement a eu lieu dans le courant du mois d’avril 2018, puisque, selon un article du 26 avril de l’agence de presse Bloomberg, la société HKND a quitté ses bureaux de Hong Kong sans laisser d’adresse. L’article fait un lien direct entre les oppositions liées au canal et les manifestations qui ont fait suite au projet de réforme des retraites, elles-mêmes à l’origine des troubles qui secouent le pays. Le site Internet de HKND est lui toujours en ligne et le dernier élément de sa revue de presse est daté de fin 2017.
 
Quelle que soit l’issue des troubles qui agitent le pays actuellement, il faudra garder un œil sur HKND, Wang et son projet de canal qui, s’il devait aboutir, ferait évoluer significativement le paysage stratégique pour l’ensemble des Amériques.

L'auteur

Les auteurs ont en commun d’être tous des praticiens en entreprises - multinationales françaises et étrangères, PME tournées vers l’export - dans des domaines aussi variés que le secteur bancaire, les médias, l’entrepreneuriat et les nouvelles technologies, la distribution et le transport international. La diversité de leurs profils, de leurs réseaux et de leurs formations – informatique, juridique, management, militaire – leur permet de couvrir une large palette de sujets pour finalement élaborer une grille de lecture qui leur soit transversale. 




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