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Témoignage du front Ukrainien : la kill zone comme héritière directe de Verdun




Publié par Paul-Gabriel LANTZ le 28 Janvier 2026

Alexandre Kharchenko est correspondant de guerre et analyste militaire russe, spécialisé dans l’observation tactique du combat de haute intensité. Présent au plus près de la zone de contact, ses textes s’appuient sur des retours directs du terrain, recueillis auprès de combattants engagés, et sur une lecture pragmatique des évolutions doctrinales induites par l’emploi massif des drones, de l’artillerie et des capteurs. Loin des analyses abstraites ou des récits héroïsants, Kharchenko décrit la guerre telle qu’elle est vécue au sol, dans sa lenteur, sa fragmentation et sa brutalité quotidienne.



Le témoignage qui suit s’inscrit dans cette veine. Il ne cherche ni à convaincre ni à théoriser, mais à rendre compte d’un état du champ de bataille. Et ce faisant, il renvoie à une réalité bien connue des historiens militaires.

 

La disparition de la ligne : retour à une guerre de points

Image Creative commons
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Le mouvement, c’est la vie. Sur le front ukrainien, cette maxime a changé de nature. Là où, il y a encore un an, un combattant pouvait traverser à moto une dizaine de kilomètres en une journée, cela exige désormais parfois une semaine entière. Le front n’est plus une ligne continue mais un chapelet de zones tenues, séparées par des espaces mortels.

Cette configuration n’est pas nouvelle. Elle rappelle directement la situation observée à Verdun à partir de l’été 1916, lorsque l’artillerie avait rendu toute ligne ininterrompue intenable. À Verdun déjà, le champ de bataille était structuré par des îlots de résistance, des abris, des sous-sols, reliés non par des tranchées sûres mais par des zones battues par le feu. Aujourd’hui, ces espaces intermédiaires portent un autre nom : la kill zone. Leur logique reste pourtant identique : tout mouvement détecté y est immédiatement sanctionné.

 

Sous terre ou disparaître : la fin de la manœuvre visible

87ème Régiment d'infanterie sur la côte 34 à Verdun- 1916. Wikimedia commons
87ème Régiment d'infanterie sur la côte 34 à Verdun- 1916. Wikimedia commons
Kharchenko insiste sur un point central : la surface n’offre plus de protection. Les drones sont plus nombreux, la végétation plus rare, et la surveillance quasi permanente. Se cacher n’est plus possible en surface ; la seule dissimulation durable est souterraine. Là encore, le parallèle historique est frappant. À Verdun, les combattants avaient appris que seuls les abris enterrés offraient une chance de survie face aux feux indirects.

Les formations modernes, y compris en médecine tactique, tentent d’intégrer cette réalité. Traîner des mannequins sous le stress du tir simulé prépare à l’effort, mais ne reproduit pas la vérité du champ de bataille. Sur les zones les plus exposées, l’évacuation des blessés devient l’exception, non la règle. Comme en 1916, le blessé survit en attendant que le front se déplace vers lui. Quatre hommes valides ne seront pas envoyés pour un seul blessé, car plus de deux personnes réunies constituent une cible immédiatement exploitable par drone.

 

La victoire minimale : atteindre le point d’appui

Les combats d’infanterie directe se raréfient. La destruction de l’adversaire est désormais majoritairement déléguée à l’artillerie et aux drones, une fois la détection effectuée. Dans ce contexte, atteindre un sous-sol ou un point d’appui est déjà une victoire. Le déplacement est plus dangereux que le combat lui-même. Cette inversion rappelle une fois encore Verdun, où survivre au trajet comptait parfois davantage que tenir la position finale.

A. Kharchenko en tire une conclusion sans détour : l’homme a atteint les limites de ses capacités physiques. Il ne sera ni plus discret, ni plus rapide, ni plus manœuvrant. Comme l’artillerie industrielle avait dominé le champ de bataille au début du XXᵉ siècle, les systèmes sans pilote deviennent aujourd’hui l’outil central de la progression tactique.

Ce témoignage ne décrit pas une guerre radicalement nouvelle, mais une continuité historique rendue permanente par la technologie. Verdun n’est pas un souvenir lointain ; c’est une clé de lecture. La guerre par drones n’a pas supprimé la guerre de positions : elle l’a figée, étendue et rendue omniprésente.

 



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