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Mexique, la Révolution contre la Révolution




Publié par Lauria Zenou le 31 Mai 2021

Andrés Manuel Lopez Obrador, candidat de MORENA, sort vainqueur de l’élection présidentielle mexicaine de 2019. Il a placé son action présidentielle dès le début de son mandat sur la justice sociale et la lutte contre la corruption au Mexique. Son parti politique, le Mouvement de Rénovation Nationale (MORENA) a été fondé dans l’optique de lutter contre l’omniprésence du Parti de la Révolution (PRI) dans le pays. Ce dernier caractérise en effet, le paysage politique national depuis les années 1930 associant régulièrement éléments révolutionnaires avec des concepts plus modérés comme le capitalisme, le développement ou la coopération avec les Etats Unis. Comment le PRI est-il parvenu à établir un véritable système politique dans le pays ?
Dans son essai, Guérillas en Amérique latine (1959-1989), Thomas Péan revient sur cette période charnière de l'histoire du Mexique.



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De la Révolution mexicaine à la fondation du PRI

La Révolution de 1910 éclate contre le gouvernement de Porfirio Diaz, le Porfiriato, à cause des mécontentements populaires nés des inégalités sociales et de l’autoritarisme politique. Entre 1910 et 1926, le Mexique est marqué par le processus révolutionnaire au sein duquel les factions et les alliances se défont et se refont. A l’instar des Révolutions en France et en Russie, la Révolution mexicaine est un phénomène politique long dont les développements sont irréguliers, radicaux et imprévisibles. Au Mexique, la Révolution de 1910 est considérée comme la troisième Transformation nationale, après l’indépendance et la Réforme. En 1926, la guerre des Cristeros éclate dans le pays contre le nouveau gouvernement révolutionnaire qui a intégré des mesures anticléricales à la Constitution nationale de 1917. La personnalité juridique de l’Eglise est désormais niée et ses biens sont acquis par la nation mexicaine. Cela suscite le rejet des secteurs catholiques et conservateurs de la société mexicaine opposée à de telles mesures. Ils se mobilisent alors en un mouvement de guérilla, les Cristeros, contre les autorités gouvernementales. Le mouvement est concentré dans les Etats de Jalisco, d’Aguascalientes, de Zacatecas, de Colima, de Guanajuato et de Michoacan. Cette insurrection qui s’étend dans une certaine mesure à l’ensemble du territoire mexicain se termine en 1929 avec un accord de paix signé avec les autorités nationales.

Après les années de gestation révolutionnaire, le pays est marqué par une succession de présidences qui contribuent à organiser le nouvel ordre juridique et politique national. Au cours du Maximato (1928-1934), le Mexique connait un certain retour à la paix civile et le régime politique se structure. Ce processus d’organisation se poursuit sous les mandats de Lazaro Cardenas (1934-1940) et de Manuel Avila Camacho (1940-1946). Le premier est passé à la postérité en menant une politique gouvernementale en faveur des classes populaires, notamment à travers la réforme agraire et les nationalisations. A l’inverse, son successeur tente d’associer la ligne révolutionnaire officielle avec les nécessités de développement industriel. Il délaisse la rhétorique radicale de la Révolution au profit de mesures économiques en faveur du capitalisme dans l’optique d’un développement national.
 

La domination du PRI au Mexique

Au sein même du processus révolutionnaire mexicain puis de la constitution du nouveau régime national, le Parti Révolutionnaire Institutionnel devient au fil des années l’acteur central de la vie politique et institutionnelle au Mexique. Le Parti National Révolutionnaire est fondé le 4 mars 1929 comme l’organe politique de la Révolution de 1910. Il est censé incarner le renouveau politique à l’œuvre dans le pays et la constitution de nouveaux mouvements politiques nationaux. Il change de nom en Parti de la Révolution Mexicaine le 30 mars 1938 puis adopte le terme définitif de PRI le 18 janvier 1946. Au-delà des dénominations partisanes, la constitution de ce parti politique traduit la mise en place d’un système politique national très particulier monopolisé par le PRI lui-même. Sous la Présidence de Miguel Aleman Valdés (1946-1952), le système du PRI prend véritablement forme. Par un ensemble d’alliances locales reposant sur le clientélisme, la corruption et la fidélité partisane, le PRI parvient à établir son contrôle sur les différents niveaux du pouvoir national : villes, Etats, présidence, Sénat, Assemblée Nationale.

Au niveau des relations avec les Etats Unis, le Président Miguel Aleman Valdés s’aligne sur la position internationale nord-américaine et se montre ainsi solidaire de l’action contre la lutte révolutionnaire. La Direction Fédérale de Sécurité fondée en 1947 illustre ainsi la volonté du gouvernement mexicain d’endiguer toute action révolutionnaire dans le pays. Le système priste prend ainsi forme avec toutes les caractéristiques que l’on retrouve à l’heure actuelle. D’un côté, il conserve la rhétorique révolutionnaire et la filiation avec la Révolution de 1910 vue comme la « troisième transformation nationale ». A l’échelle régionale, le Mexique représente un acteur particulier dans le processus révolutionnaire. Dès les années 1920, il accueille la fondation de l’Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine (APRA) à Mexico. Ensuite, il reçoit les réfugiés républicains espagnols fuyant le franquisme après la défaite lors de la Guerre d’Espagne.

Dans les années 1950, il accueille plusieurs exilés cubains dont Fidel Castro qui lance ensuite son expédition contre le régime de Fulgencio Batista. Plus tard, il donne l’asile politique à la femme de Salvador Allende qui fuit ainsi la répression du régime militaire d’Augusto Pinochet. A l’inverse, plusieurs Présidents au pouvoir mènent des mesures gouvernementales en faveur d’un développement économique de type capitaliste (privatisations) ou en faveur de la lutte contre les idées radicales (DFS). Cette situation très particulière qui émerge au Mexique a pris le nom de « dictature parfaite » de la part du penseur péruvien Mario Vargas Llosa. Cette expression permet d’illustrer la particularité mexicaine qui ne connait pas de coups d’Etat ou de révolution sur toute cette période. En réalité, cette succession régulière des mandats présidentiels, de six ans chacun, cache la domination achevée du PRI sur la vie politique, institutionnelle, législative voire syndicale du pays. Cet état de fait dans les années 1950 et 1960 ne connait pas de véritable contestation de grande ampleur étant donné les résultats économiques. Des années 1940 aux années 1970, le miracle économique mexicain caractérise la situation nationale avec un développement industriel important.

 

Les guérillas révolutionnaires contre le « système PRI »

L’embellie économique des années 1950 n’empêche pas la montée d’une opposition radicale à partir des années 1960. Elle intervient dans un contexte d’effervescence contestataire voire révolutionnaire qui suit le succès de la Révolution Cubaine de 1959. Le Grupo Popular Guerrillero (GPG) dans l’Etat de Chihuahua et le Parti des Pauvres (PldP) dans l’Etat de Guerrero constituent une lutte armée contre les autorités gouvernementales. Vers 1964-1965, ils parviennent ainsi à mener un combat local pour plus de justice sociale et une réforme agraire plus étendue. En réalité, ils correspondent complètement au paysage politique mexicain. Le GPG et le PldP placent leur action dans le prolongement de la Révolution de 1910 et du zapatisme qui représente une lutte armée rurale, locale voire indigène dans certains cas.

Si l’élément révolutionnaire existe chez ces guérillas, elles illustrent la volonté d’une alternative politique véritable dans le pays contre la mainmise du PRI. Cette agitation contestataire se cristallise en 1968 lorsque le mouvement étudiant manifeste à Mexico et dans les grandes villes du pays. Face à ces contestations, le PRI et ses alliés utilisent l’appareil sécuritaire, militaire, policier et répressif pour faire taire cette opposition radicale. Ainsi, en 1968 (Opération Galeana) puis en 1971 (Halconazo), le mouvement étudiant contestataire est réprimé par le gouvernement.

Néanmoins, la contestation se poursuit dans les années 1970 avec la formation de la Ligue Communiste 23 septembre. Hormis l’appellation communiste, la LC23S renvoie totalement à l’imaginaire idéologique mexicain et au contexte national. Il s’agit d’une fédération hétérogène qui rassemble des guérillas rurales, des associations d’opposition, des groupuscules radicaux étudiants ainsi que des groupes insurrectionnels divers. Au cours des années 1970, la LC23S mène une lutte armée contre les autorités mexicaines qui, en retour, déploient leur appareil sécuritaire et répressif. Cette guerre intérieure larvée (ou guerre sale) s’apparente aux années de plomb que l’on retrouve à la même époque en Argentine ou au Brésil. Néanmoins, au Mexique elle ne donne pas lieu à un coup d’Etat ou à une dictature contre-révolutionnaire. Le PRI conserve son hégémonie politique en parvenant au fil des années 1970 à endiguer la menace posée par la LC23S. Au début des années, la menace des guérillas (PdlP, GPG et LC23S) est neutralisée par le gouvernement mexicain.

De la remise en cause à l’alternance politique : un processus inachevé ?

Des années 1980 aux années 2000, la volonté d’un changement politique prend de nouvelles formes d’engagement plus politiques ou civiles. En 1985, un tremblement de terre de grande ampleur frappe Mexico et détruit de très nombreux édifices construits sans le respect des normes antisismiques. La réaction inadaptée des autorités mexicaines ainsi que des forces armées contribue à la montée des mécontentements populaires contre le gouvernement. Pour la société mexicaine, le tremblement de terre illustre les failles de l’administration nationale dominée par le PRI et ses alliés. Lors des élections présidentielles de 1988, le candidat dissident du PRI, Cuauhtémoc Cardenas mène une campagne électorale qui bénéficie d’une importante opinion favorable. Il incarne en effet la volonté populaire d’un changement politique dans le pays. Sa défaite aux élections, attribuée à une fraude du système informatique suscite des désapprobations à l’égard du nouveau Président Carlos Salinas de Gortari. Celui-ci met en place des mesures économiques libérales importantes qui rompent avec l’héritage révolutionnaire du PRI. Son mandat présidentiel (1988-1994) inaugure ainsi la conversion du PRI à l’économie de marché et au libéralisme économique.

Lors des élections présidentielles de 1994, Luis Donaldo Colosio représente une alternative politique au sein du PRI. Candidat dissident de ce parti, il délivre un discours emblématique en 1994 à la Place de la Révolution à Mexico. Sa mort tragique à Tijuana en 1994 met fin aux espoirs momentanés d’un changement politique national. La même année, l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) du Sous Commandant Marcos apparait dans l’Etat du Chiapas en opposition au gouvernement fédéral. Le 1er janvier 1994, l’EZLN lance une offensive générale qui conduit à un état de guerre dans cet Etat suite à la mobilisation des forces armées nationales. Ainsi, l’année 1994 est marquée par un double processus d’opposition à la fois politique et radicale. La candidature de Luis Donaldo Colosio après celle de Cuauhtémoc Cardenas en 1988 tente de proposer une alternative politique électorale concrète. A l’inverse, l’insurrection générale de l’EZLN représente la dernière étape des guérillas révolutionnaires en Amérique Latine. Aux élections présidentielles de 2000, le candidat du Parti d’Action Nationale (PAN), Vicente Fox, remporte le scrutin et met fin à plusieurs décennies de présidences exclusives du PRI.

Perspective

En 2000, le paysage politique national au Mexique s’est développé avec la présence de trois principaux partis politiques : le PRI ainsi que le PRD (1989) et le PAN (1939) qui est sorti de sa position marginale. D’autres mouvements politiques se sont manifestés associant parfois l’action politique classique à une présence dans le tissu associatif et syndical mexicain. Le Mouvement de Rénovation Nationale (MORENA) illustre cette trajectoire avec l’arrivée à la Présidence de son candidat, Andrés Manuel Lopez Obrador en 2019. Néanmoins, la domination du PRI se poursuit au Mexique à travers les échelons locaux et législatifs ainsi que sa présence dans le paysage syndical national. A l’heure actuelle, la situation mexicaine tend néanmoins à se caractériser par la coexistence de trois principaux partis politiques PAN, PRD et PRI.




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