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L’intelligence économique : arbitre des rivalités Chine/États-Unis ?




Publié par Claire Michaut le 5 Avril 2019

Qui connaît son ennemi comme il se connaît, en cent combats ne sera point défait », stipule un ancien proverbe chinois. Alors que la guerre commerciale et technologique fait rage entre les États-Unis et la Chine, Pékin souhaite prendre l’avantage en s’appuyant sur l’intelligence économique. Et cette stratégie commence déjà à porter ses fruits, notamment dans le secteur de l’intelligence artificielle.



  • L’intelligence économique, outil plébiscité par la Chine pour son efficacité
     
L’intelligence économique, qui se distingue de l’espionnage économique par sa totale légalité, correspond à la recherche de renseignements sur d’autres États ou entreprises à des fins compétitives. Cette discipline organise le processus de connaissance dans l’entreprise à partir des années 1990, pour répondre à l’émergence d’une véritable économie de l’information et à l’avènement de la mondialisation. Car via la collecte, l’analyse et la diffusion d’informations, l’entreprise est en mesure de maîtriser son secteur d’activité. Certains États se sont alors inspirés de ces pratiques au sein des entreprises en définissant une stratégie nationale de recueil de l’information économique, afin de s’imposer sur la scène internationale.
Aujourd’hui, c’est au tour de la Chine de miser sur l’intelligence économique comme levier de puissance, en la plaçant au cœur de sa stratégie. Car celle-ci pourrait bien lui procurer les informations nécessaires pour parachever sa montée en gamme technologique et industrielle. Ce qui lui permettrait de faire jeu égal avec les États-Unis, et de ne pas plier dans la guerre commerciale et technologique qui l’oppose actuellement au géant américain.
Ce contexte belligène transforme en effet le rapport de la Chine à l’intelligence économique. Car l’« Empire du Milieu » n’est pas novice en la matière. En effet, c’est à partir de l’époque maoïste (années 1950) et des besoins de l’économie planifiée que la Chine crée ses premiers services de renseignements économiques. Ceux-ci deviennent d’une importance capitale dans le cadre du programme des « Quatre Modernisations », lancé par Deng Xiaoping en 1979. Il s’agit alors de s’inspirer de l’Occident pour repenser l’agriculture, l’industrie, la défense ainsi que les sciences et technologies. Dans les années 1990, l’avènement de la libre entreprise entraîne le développement de l'intelligence économique proprement dite, théorisée par le professeur Miao Qihao (Président de l’Association de Shanghai pour l’Information Scientifique & Technique).
Mais si dans le contexte de la fin de la Guerre Froide, la Chine n’avait pas encore les moyens de faire jeu égal avec l’« hyperpuissance américaine » (H. Védrine), l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 a transformé les objectifs du pays. Car désormais la Chine entend bien devenir une grande puissance. L’un des objectifs affichés du président chinois est d’ailleurs d’atteindre une « parité stratégique » avec les États-Unis, qui passe par une parfaite maîtrise du contexte économique en vigueur. Autrement dit par l’intégration et la structuration de l’intelligence économique au niveau national pour étudier ses concurrents.
 
  • Pékin veut s’inspirer du « competitive intelligence » américain pour le dépasser
     
Car les États-Unis, eux, ont compris cette nécessité dès les années 1990, en mettant en place le « competitive intelligence ». Ce processus, consistant à collecter des informations pour les transformer en avantage comparatif, y est arrivé à un stade de maturité. Ainsi la plupart des grandes entreprises, comme Procter & Gamble, sont dotées de services de renseignement extrêmement efficaces. Cette performance du système américain tient surtout au fait que les sphères du public et du privé y sont fortement imbriquées, grâce à des lois de coopération tacites de communication d’informations (comme le « Patriot Act »). L’ensemble de ces facteurs fait du géant américain un concurrent de taille, maîtrisant parfaitement son environnement concurrentiel.

Cet environnement concurrentiel comprend justement la Chine, contre qui les États-Unis ont ouvert, dès mars 2018, une guerre commerciale qui dure toujours. Pour prendre le dessus, Pékin compte sur des modifications stratégiques en termes d’intelligence économique, à même de lui fournir des informations capitales sur l’économie de son concurrent. Car les structures chinoises en la matière ne sont pas encore unifiées au niveau national (contrairement à d’autres pays, comme la France). Certes, tout commence au sommet de l’État : le Conseil d’État et la Commission militaire centrale, placés sous les ordres du président (Xi Jinping) et du Premier ministre (Li-Keqiang), formulent des directives générales en termes d’intelligence économique. Mais celles-ci sont finalement précisées et mises en application par les autorités des différentes provinces, au prix de certaines divergences. L’une des plus en avance en la matière est celle du Hunan (au sud-ouest du pays), province qui regroupe un grand nombre d’entreprises en plein essor, synonymes d’un environnement particulièrement concurrentiel. Mais l’« Empire du Milieu » est en pleine unification de ces structures.

Pour preuve, il s’est dernièrement doté de deux centres d’intelligence économique (respectivement pour l’industrie et les entreprises), ainsi que d’une agence régionale d’innovation rattachée au Hunan Institute for Science and Technology. 150 personnes y sont basées et assurent la veille et l’analyse des faits observables, selon une hiérarchie préétablie.

Ceci lui permet de prendre l’avantage sur certains points dans la guerre commerciale et technologique qui l’oppose aux États-Unis. La puissance chinoise a notamment beaucoup fait parler d’elle dans le secteur de l’intelligence artificielle (IA). Car pour la première fois en 2017, la Chine a attiré plus d’investissements que les États-Unis dans ce secteur : sur les 15,2 milliards de dollars investis à l’échelle mondiale dans les start-up de l’IA, près de la moitié sont allés en Chine, contre 38 % aux États-Unis, selon un rapport de CB Insights sur le sujet. Et ceci pourrait bien être dû aux progrès réalisés par la Chine en termes d’intelligence économique. En juillet 2017, la Chine a rendu publique ses objectifs et sa méthodologie pour faire émerger ce secteur en plein développement. Et certains passages de ce rapport ressemblaient en tout point au plan de stratégie pour l’IA du gouvernement Obama, paru fin 2016 ! Même constat sur le plan commercial : grâce à la montée en gamme des produits chinois et aux transferts technologiques, le déficit commercial américain avec la Chine a atteint un niveau record en 2018, intensifiant encore les tensions entre les deux États concurrents.
 
  • Les performances en intelligence économique donnent encore l’avantage aux États-Unis
     
Malgré les progrès de l’intelligence économique chinoise, force est de constater que les États-Unis dominent toujours cette discipline et peuvent faire plier la Chine sur certains points cruciaux. Le 15 mars dernier, le Parlement chinois a ainsi été contraint d’adopter une loi protégeant les investissements étrangers, et empêchant les transferts de technologie forcés auxquels de nombreux partenaires chinois avaient recours jusqu’ici.
Ceci peut être imputé au fait que l’intelligence économique chinoise n’en est qu’à son commencement en termes d’organisation, d’efficacité et de formation. Les sources disponibles à ce sujet en Chine sont d’ailleurs très limitées, et l’intelligence économique n’est pas encore enseignée à part entière dans les universités locales. Certains étudiants chinois sont alors obligés de venir en France pour étudier cette discipline ! C’est le cas de Han Yantao, étudiant en intelligence économique à l’IAE de Poitiers : « j’ai été étonné de ne pas trouver d’université proposant ce type de formation en Chine : chez nous, la plupart concerne uniquement l’intelligence et la science de l’information sous l’aspect de la recherche et non de la pratique ! ».


L’intelligence économique constitue donc l’arbitre des rivalités Chine/États-Unis. C’est pourquoi le principal objectif de la Chine est aujourd’hui de surmonter ses lacunes en la matière (via de nouvelles formations par exemple) pour pouvoir atteindre une réelle parité stratégique avec le géant américain. Mais un autre défi se pose : ne pas confondre intelligence économique et espionnage économique, pour lequel la Chine a maintes fois été mise en cause par les États-Unis.



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