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Daech vs al-Qaïda : une guerre fratricide avant tout idéologique



Publié par La Rédaction le 12 Septembre 2018

L’arrivée de Daech au premier plan de la scène médiatique avait convaincu certains que l’organisation terroriste d’Oussama Ben Laden ne constituait plus une menace majeure. Or, la faillite de l’État islamique laisse apparaître la résilience de sa principale concurrente - al-Qaïda « canal historique » – qui profite de la situation pour se régénérer. Aussi, pour espérer comprendre les évolutions à venir au sein de la sphère djihadiste, il apparaît indispensable d’avoir à l’esprit que ces deux groupes terroristes sont tout sauf des frères jumeaux. Auteur de "Après DAECH, la guerre idéologique continue" (VA Editions, 2018), l’analyste en stratégie internationale, Édouard Vuiart, revient ici sur ces questions idéologiques.



À la suite de l’intervention américaine en Irak (2003), la gestion catastrophique des conditions de l’après-guerre avait favorisé le développement de la branche irakienne d’al-Qaïda « canal historique », qui avait donné naissance à l’État Islamique d’Irak (EII) puis, après sa défaite en 2006, à l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) plus connu sous l’acronyme « DAECH ». Or, depuis 2014, Daech et al-Qaïda se livrent une guerre fratricide. Cette compétition macabre est certes militaire, mais avant tout doctrinale, rhétorique et géopolitique. La rivalité entre les deux organisations remonte à la charnière 2013-2014, lorsque l’EIIL entreprit une scission avec al-Qaïda, permettant à Abu Bakr al-Baghdadi de proclamer la naissance du Califat quelques mois plus tard. Cette branche dissidente parvint non seulement à étendre son territoire, mais également à développer tout un réseau de « franchises » capables de mener des actions terroristes à divers endroits du globe. Face à ce contexte inédit, l’évolution de la « maison mère » al-Qaïda disparut quelque peu des radars médiatiques. Or, la faillite de l’État islamique laisse apparaître la résilience de l’organisation d’Oussama Ben Laden, qui profite de la situation pour se régénérer. Al-Qaïda est ainsi parvenu à maintenir un réseau de « franchises » qui lui assure une implantation durable en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Exploitant les dissensions ethniques ou confessionnelles, le groupe est depuis longtemps passé maître dans l’art de « combler les vides » des fragilités étatiques. Al-Qaïda pourrait ainsi à la fois tirer parti de l’instabilité chronique en Irak et en Syrie, de la multiplicité des acteurs en présence et du ressentiment des populations locales sunnites face au règne des milices chiites. Sans compter que si Hamza Ben Laden – le fils d’Oussama Ben Laden – venait un jour à prendre la succession d’Ayman al-Zawahiri à la tête de l’organisation, il serait en mesure de réunifier le mouvement djihadiste global. Et cette hypothèse de réunification apparaît d’autant plus probable que la disparition du proto-État de Daech donne un regain de crédit à la stratégie d’al-Qaïda, qui s’est toujours opposé à la fondation – selon lui prématurée – du califat d’Al-Baghdadi. Ainsi, bien que l’origine historique de Daech provienne d’al-Qaïda, l’un et l’autre sont aujourd’hui plus que jamais concurrents sur la scène djihadiste. Et le courant salafiste djihadiste qui les relie ne saurait faire oublier les nombreux différents idéologiques et stratégiques qui les opposent.

La question du Califat et du Djihad

Si les deux groupes souhaitent que la Charia soit, à long terme, un système de gouvernement répandu sur l’ensemble de la planète, leurs priorités pour y parvenir divergent radicalement. Pour al-Qaïda, la priorité doit être donnée au djihad global, dont seuls les succès permettront à terme de fonder un califat. Cette fondation constitue donc l’ultime phase de son projet, qui doit succéder à la conquête des pays mécréants (Dar Al-Harb ou Dar Al-Kufr) et à la libération des terres d’Islam (Dar Al-Islam). Al-Qaïda a ainsi dénoncé à plusieurs reprises la proclamation du califat par Daech, considérant celle-ci comme une erreur à la fois doctrinale et stratégique. Cependant, pour Daech, la proclamation du califat est considérée comme un précédent indispensable à l’exportation du djihad global. Sa priorité a donc été d’administrer un vaste espace pour disposer d’une base militaire mais également d’un proto-État en vue d’appeler à la hijrah, le retour en terre d’islam. Al-Qaïda encourage à approfondir l’engagement religieux pour devenir un bon combattant. En revanche, Daech considère le combat comme une première étape vers la transcendance et le droit d’accès au Paradis. Ainsi, deux visions de la « voie prophétique » s’affrontent : « Sois un véritable musulman, tu feras un bon djihadiste » (al-Qaïda) ; « Fais le djihad, tu seras un véritable musulman » (Daech). Par ailleurs un grand nombre des partisans de Daech sont millénaristes, une vision apocalyptique qu’al-Qaïda méprise profondément.

« Ennemi proche » et « Ennemi lointain »

Les deux organisations diffèrent également dans la hiérarchisation de leurs ennemis. Pour al-Qaïda, le combat doit cibler prioritairement « l’ennemi lointain », soit cette stratégie initiée par Ben Laden visant à orienter la lutte contre « les Croisés » et donc à focaliser les attentats sur les sols occidentaux et plus particulièrement américains et français. Dès lors, l’instauration du califat ou la lutte contre les régimes musulmans « apostats » sont considérés comme des diversions qui retardent l’objectif principal. De son côté, Daech a initié le développement d’un djihad « moderne » dont la stratégie consiste à frapper « l’ennemi proche » – soit les musulmans « apostats » qui pratiquent un islam selon eux « dévoyé » – mais également l’Occident et ses nations « mécréantes ». Si la propagande d’al-Qaïda cherche à recruter de nouveaux combattants, à renforcer leur cohésion et à terroriser ses ennemis, son message ne propose ni société utopique, ni prophétie annonçant le salut des musulmans. En revanche, le « grand récit » de l’État islamique a constitué un véritable bouleversement stratégique. Énonçant un nouveau concept, un nouvel espace et un nouvel horizon, le califat a développé une mythologie révolutionnaire inédite autour d’une entité qui, à elle seule, est parvenue à tenir tête aux plus grandes puissances de la planète pendant plusieurs années. La propagande de Daech prétend ainsi à la fois convertir des individus au salafisme djihadiste ; les persuader de participer à l’accomplissement d’une prophétie qui se réalisera malgré les difficultés du moment ; et les convaincre de tuer et de mourir en tant que membre d’une fraternité liée dans l’Au-delà.

La conception de l’Oumma et le principe d’excommunication

À ces différents messages s’ajoute une vision de la hiérarchie et de l’autorité radicalement opposées. Alors que le calife de Daech s’auto-proclame chef temporel et spirituel de son organisation et cherche à soumettre l’Oumma toute entière (e.g. les « vrais » croyants) à son autorité, al-Qaïda refuse de se considérer comme leader de l’Oumma (e.g. la communauté musulmane) et n’a pas vocation à imposer son autorité sur d’autres organisations dès lors que celles-ci poursuivent les mêmes objectifs. Enfin, la spécificité de Daech est d’être un mouvement profondément takfiriste (e.g. excommunicatoire). Ses membres s’arrogent ainsi le droit de juger et de tuer tous les musulmans dont la pratique « dévoyée » ferait offense à « l’islam véritable ». Les chiites sont donc tous considérés comme des « apostats » qu’il convient d’anéantir au même titre que les sunnites qui refuseraient de reconnaître l’autorité du calife. Pour les combattants d’al-Qaïda en revanche, les atrocités de l’État islamique ont constitué la preuve de « l’extrémisme » de son projet, et ont démontré qu’al-Qaïda et les moudjahidines suivaient le « bon chemin modéré » dans leur djihad. Il est selon eux de leur devoir de ramener sur le chemin de l’Islam, ceux qui « s’en égarent ». C’est pourquoi al-Qaïda n’exclut pas de possibles coopérations avec des groupes non djihadistes et refuse de cibler les chiites (à l’exception de leurs dirigeants) au motif que toute division de l’Oumma profiterait à « l’ennemi lointain » occidental.

La connaissance de ces oppositions idéologiques s’avère indispensable pour appréhender les mutations à venir de la sphère djihadiste. Ayant perdu sa spécificité, sa « valeur ajoutée » et surtout ce qui faisait justement la différence avec al-Qaïda (exercer les prérogatives d’un État), Daech, s’il compte survivre, devra soit trouver une nouvelle particularité, soit viser à terme de remplacer son concurrent sur la ligne du djihad global. Cette compétition s’effectuera très certainement – elle s’effectue déjà – sur le terrain (« course à l’attentat »), mais aussi dans leur propagande respective dans le but de se discréditer l’une l’autre sur un plan idéologique. Le 4 mars dernier, la section de l’État islamique en AfPak (Khorassan) publiait ainsi une vidéo mettant en scène le développement de la wilaya et exhortant les djihadistes à y émigrer, tout en diffusant en arrière-plan un chant d’al-Qaïda dédié à Tora-Bora, dont le message sous-entendait que les véritables héritiers d’Oussama Ben Laden n’étaient pas les membres d’al-Qaïda ni les Talibans, mais bien les combattants de l’État islamique.

[Édouard VUIART, Après DAECH, la guerre idéologique continue, VA Editions, 2018]





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