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Affaire Robert Boulin : du « suicide » officiel au soupçon de crime d'État




Publié par La Rédaction le 17 Décembre 2025

Le 30 octobre 1979, Robert Boulin, ministre du Travail promis à un avenir de Premier ministre, est retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet. La version officielle parle de suicide. Quarante-cinq ans plus tard, une nouvelle expertise médico-légale, une information judiciaire pour « enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat » et surtout un témoin tardif aujourd'hui visé par des tirs d'arme à feu font voler en éclats la thèse du suicide et redonnent chair à l'hypothèse d'un crime politique couvert au sommet de l'État.



30 octobre 1979 : un ministre retrouvé mort, un suicide décrété à toute vitesse

Etang Rompu - Wikimedia Commons
Etang Rompu - Wikimedia Commons

Au matin du 30 octobre 1979, le corps de Robert Boulin est découvert dans l'étang Rompu, en forêt de Rambouillet, allongé dans une cinquantaine de centimètres d'eau, alors qu'il est ministre du Travail du gouvernement Barre et figure montante du gaullisme, souvent cité comme possible successeur de Raymond Barre à Matignon. Les enquêteurs concluent très rapidement à un suicide par noyade, précédé de l'ingestion de barbituriques. Des lettres présentées comme posthumes sont diffusées à l'AFP et à différents destinataires, accréditant le scénario d'un ministre acculé par un scandale politico-financier. Contexte immédiat : depuis des semaines, Le Canard enchaîné met en cause Boulin pour l'achat contesté d'un terrain à Ramatuelle, sur la côte varoise. Les articles laissent entendre qu'il aurait bénéficié d'avantages indu et serait compromis dans un système de fausses factures au profit du RPR. Le ministre se dit calomnié et promet des explications publiques, mais il disparaît la veille d'une mise au point annoncée. La version officielle retiendra l'idée d'un homme brisé, submergé par le scandale et se donnant la mort. Très vite pourtant, des anomalies entachent l'enquête initiale : scène peu protégée, corps déplacé avant constatations complètes, prélèvements anatomopathologiques ensuite déclarés « perdus », entailles inexpliquées, contradictions sur l'heure de la mort et sur le circuit des lettres prétendument posthumes. Dès le début des années 1980, la famille Boulin conteste donc frontalement la thèse du suicide et évoque un assassinat politique maquillé, impliquant des réseaux parallèles de la droite gaulliste. 


Une famille contre l'appareil d'État : quarante ans de combats judiciaires et de non-lieux

En 1983, la veuve et les enfants de Robert Boulin déposent plainte contre X, estimant que le ministre a été enlevé, frappé, puis tué avant que son corps ne soit transporté à l'étang de Rambouillet. L'information judiciaire, menée notamment par le juge Corneloup, met en lumière de multiples dysfonctionnements de l'enquête initiale, mais se heurte à des destructions de pièces, des prescriptions et au silence ou au décès de nombreux protagonistes. En 1992, après presque dix ans d'instruction, un non-lieu est prononcé puis confirmé par la Cour de cassation : juridiquement, la thèse du suicide reste intacte « en l'état ». La famille ne désarme pas. Elle s'appuie sur des journalistes d'investigation comme Benoît Collombat et sur des magistrats comme Renaud Van Ruymbeke, qui, dans ses mémoires, décrit l'affaire comme emblématique des limites de l'indépendance de la justice face à la raison d'État. Au fil des années 2000 et 2010, de nouveaux témoins apparaissent, des incohérences supplémentaires sont mises au jour, mais sans parvenir à renverser la qualification officielle du dossier. En 2021, la fille du ministre, Fabienne Boulin-Burgeat, assigne l'État pour « faute lourde », dénonçant une enquête initiale qu'elle considère comme biaisée et un demi-siècle d'omerta politico-judiciaire. Dans une tribune publiée en 2020, elle réclame la levée des derniers secrets entourant l'affaire et la déclassification de documents des services de renseignement. 

Les dernières révélations : expertises, témoins tardifs et tirs d'arme à feu

Premier tournant majeur récent : le 4 août 2015, le parquet de Versailles ouvre une nouvelle information judiciaire pour « arrestation, enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat », ce qui revient, de fait, à considérer que la mort de Boulin pourrait être le résultat d'un crime, et non plus seulement d'un suicide supposé. Le dossier est confié à la doyenne des juges d'instruction de Versailles. Dans ce cadre, une nouvelle expertise médico-légale est ordonnée. Rendue en 2020, elle conclut qu'il est impossible d'affirmer que Robert Boulin se soit suicidé par noyade dans l'étang, compte tenu de la faible profondeur de l'eau et de l'état du corps. Les experts relèvent des fractures du nez et de la pommette gauche, compatibles avec des coups portés au visage et concomitantes au décès. Ils estiment que ces lésions ne peuvent pas être expliquées par une simple chute dans l'eau. Certains éléments sont jugés compatibles avec des violences préalables, voire des actes de torture. Autrement dit, la pierre angulaire de la version officielle, la noyade volontaire, est scientifiquement minée. Le parquet de Versailles requiert néanmoins un non-lieu en 2022, estimant que, malgré les doutes, les éléments ne suffisent pas pour renvoyer quiconque devant une cour d'assises. C'est à ce moment-là qu'apparaît le témoin qui va tout relancer. 
En 2023, un homme aujourd'hui septuagénaire, identifié dans la procédure sous le prénom d'Elio, se manifeste auprès des gendarmes de la cellule DIANE, chargée des affaires non élucidées. Ancien gérant de société, il raconte un épisode survenu à l'automne 1979 dans un club échangiste de Ville-d'Avray, l'Auberge du Roi René, quelques jours après la mort de Boulin. Il y est convié à une table où se trouvent Pierre Debizet, figure historique du Service d'action civique (SAC), deux hommes présentés comme membres du SAC, et un agent du SDECE, l'ancêtre de la DGSE. Selon ce témoin, la conversation porte sur la mort du ministre. Debizet reproche aux deux hommes d'avoir outrepassé les instructions : on leur aurait demandé de « lui mettre une danse » et de récupérer des dossiers compromettants, pas de le tuer. L'un des exécutants réplique que Boulin serait mort dans leurs bras d'une crise cardiaque après les coups, avant que son corps ne soit finalement « balancé dans l'étang ». L'homme affirme avoir noté, à la sortie, le numéro d'immatriculation de la Mercedes 280 SL des deux barbouzes sur une feuille qu'il a conservée pendant plus de quarante ans dans une boîte à biscuits. Les vérifications ultérieures confortent une partie de ce récit. Selon une enquête de Mediapart citée par plusieurs médias, le véhicule est attribué à un certain Henri Geliot, cafetier décrit comme proche de milieux violents du SAC, décédé en 1986. Le profil colle à celui d'un homme de main susceptible de travailler pour le SAC. Il aurait opéré avec Jean-Pierre Maïone-Libaude un voyou proche du SAC, ancien des commandos Delta de l'OAS et probablement impliqué dans les meurtres d'Henri Curiel et de Pierre Goldman. L'avocate de la famille Boulin, Me Marie Dosé, souligne que ce témoignage tardif recoupe enfin, de manière concrète, ce que la famille soutient depuis des décennies : un enlèvement, des violences, une mort survenue avant la mise en scène de la « noyade » et un rôle central joué par des réseaux parallèles gravitant autour du RPR. L'éclairage le plus précis sur ce témoin est donné par un article de l'hebdomadaire juridique Actu-Juridique signé par l'ancien commissaire divisionnaire Julien Sapori. L'auteur y rappelle que le témoin s'est décidé à parler au « crépuscule de sa vie », estimant n'avoir plus grand-chose à perdre, et que ses déclarations ont été jugées suffisamment crédibles pour relancer l'enquête malgré la demande de non-lieu du parquet. L'article insiste sur la valeur particulière de ces témoignages de fin de vie en matière criminelle : ils peuvent constituer la dernière chance d'éclairer une affaire que la justice n'a jamais su ou voulu élucider. Cette fois, la thèse d'un règlement de comptes interne à la droite gaulliste, impliquant le SAC et des officines parallèles, est formulée avec une précision inédite : commanditaires politiques présumés, exécutants identifiés, mobile lié à des dossiers de financement politique occulte et scénario d'une « correction » qui tourne à la mort, ensuite maquillée en suicide. Le tout renvoie à la culture de violence du SAC, déjà cité dans d'autres affaires sanglantes de la fin des années 1970. Dernier rebondissement en date : à la fin de l'été 2025, ce même témoin est visé par des tirs d'arme à feu devant son domicile de Languidic, dans le Morbihan. Il n'est pas blessé, mais le parquet ouvre une enquête pour tentative d'homicide ou intimidation violente. Plusieurs médias – de la presse régionale à des sites nationaux – relèvent que ces coups de feu surviennent alors que le témoignage a relancé l'instruction et que les investigations se concentrent désormais sur l'identification des exécutants et des donneurs d'ordres. Pour la famille Boulin, la symbolique est terrible : quarante-six ans après la mort du ministre, un témoin clé qui confirme l'hypothèse de l'assassinat est l'objet de violences, preuve que certains réseaux ont encore intérêt à ce que la vérité judiciaire n'émerge pas complètement. Pour les enquêteurs, c'est à la fois un indice de la sensibilité persistante du dossier et un facteur de pression supplémentaire pour sécuriser le témoin et consolider les preuves. 

Où en est-on aujourd'hui ? Une affaire toujours ouverte, une vérité politique encombrante

Sur le plan judiciaire, l'information pour « arrestation, enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat » est toujours en cours à Versailles, même si le parquet avait initialement requis un non-lieu. Le nouveau témoignage, les recoupements opérés par la gendarmerie et l'expertise médico-légale de 2020 empêchent désormais de refermer le dossier en se retranchant derrière l'idée d'un simple suicide. La justice doit dire si ces éléments suffisent à désigner des responsables, au moins à titre posthume, et à qualifier juridiquement ce qui ressemble de plus en plus à un crime politique. Sur le plan historique et politique, les dernières révélations posent trois questions lourdes. D'abord celle de la chaîne de commandement : quel a été précisément le rôle des responsables du SAC, de certains barons du RPR et des entourages successifs de Jacques Chirac ou de Valéry Giscard d'Estaing ? Ensuite celle de la couverture institutionnelle : comment l'enquête de 1979 a-t-elle pu être conduite avec autant de légèreté sur un ministre en exercice, malgré des indices matériels manifestement incompatibles avec un simple suicide ? Enfin, celle des archives et des services : tant que l'ensemble des documents des anciens Renseignements généraux et du SDECE ne seront pas intégralement déclassifiés et croisés avec les témoignages, la vérité restera fragmentaire. Au fond, les « dernières révélations », expertise de 2020, témoin du Roi René, identification de la Mercedes, tirs de 2025, ne permettent pas de clore l'affaire Boulin, elles la débarrassent de son mensonge originel. Elles rendent aujourd'hui extrêmement difficile, pour quiconque se penche sérieusement sur le dossier, de continuer à soutenir la version d'un ministre qui se serait simplement suicidé par honte d'un terrain à Ramatuelle. Elles imposent un autre récit, beaucoup plus dérangeant : celui d'un homme enlevé, roué de coups par des barbouzes liés à un parti de gouvernement, mort sous leurs violences et abandonné dans un étang, tandis que l'appareil d'État s'emploie à transformer ce crime en drame intime.
Reste à savoir si cette vérité-là restera cantonnée à l'histoire et aux enquêtes journalistiques, ou si elle deviendra un jour une vérité judiciaire pleine et entière, reconnue par un jugement, même symbolique, sur ce qui apparaît de plus en plus comme l'un des crimes d'État les plus opaques de la Ve République.


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