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Daech : une idéologie mondialisée



Publié par La Rédaction le 8 Octobre 2018

La géopolitique de Daech est globale et son front s’étend à l’échelle mondiale. Pour Edouard Vuiart, auteur d’Après Daech, la guerre idéologique continue (VA Press Editions, 2018), la disparition du proto-État de l’organisation ne s’est pas exercée au détriment de ses nombreuses filiales d’Afghanistan, d’Afrique et d’Asie du Sud-Est.



Quatre ans après la conquête fulgurante de son assise territoriale syro-irakienne, l’État islamique en Irak et au Levant n’est plus. Mais si le Califat islamique a bel et bien disparu, le phénomène mondial « Daech » est quant à lui loin d’être vaincu. Le groupe terroriste a opéré un « retour au désert » dans la clandestinité et une partie des combattants étrangers sont retournés dans leurs pays d’origine. Au-delà de ces problématiques, les dirigeants s’inquiètent des autres foyers djihadistes. Et en effet, Daech dispose toujours de « wilayas » extérieures en Libye, au Sahel, au Nigeria, en Somalie, au Sinaï, au Yémen, en Extrême-Orient, ou encore dans le Caucase. La stratégie de Daech se veut expansive à l’échelle mondiale. Les tentatives d’implantation en Libye avaient débuté dès 2013 et l’EI y est toujours présent, notamment au sud de Syrte, et profite des divisions entre gouvernements rivaux pour s’y réimplanter. Le Sinaï est une région particulièrement ciblée par les djihadistes, et l’armée égyptienne ne parvient pas à les repousser malgré un soutien israélo-américain. Tel le développement d’un cancer, l’État islamique métastase...

La construction d’un mythe

Momentanément vaincu en Irak et en Syrie, Daech n’en est pas moins devenue une véritable marque mondiale. L’ancien groupuscule du désert d’al-Anbar est parvenu à exporter son idéologie bien au-delà de son ancien sanctuaire syro-irakien, dans de multiples zones où il risque fort de prospérer. Sa prise de Mossoul en 48 heures a constitué un véritable choc et les neuf mois de combat pour libérer la ville ont réussi à façonner un mythe autour du groupe djihadiste : Daech est parvenu à tenir tête aux plus grandes puissances du globe pendant plus de deux ans. Depuis la chute du califat, les djihadistes ont capitalisé sur ce mythe et ont ainsi poursuivi le développement de leur organisation à l’international. Et le passage d’une posture conquérante à une attitude victimaire de vengeance contre l’affront des « apostats » et des « mécréants » n’a fait que leur faciliter la tâche. Des mouvements nationalistes se sont progressivement radicalisés, car le salafisme djihadiste s’avère être l’offre idéologique « révolutionnaire » qui séduit le plus à notre époque. Ainsi, en Birmanie, l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA) s’est constitué un groupe en Arabie saoudite, dont les combattants s’entraînent clandestinement au Bangladesh et au Pakistan avec des djihadistes vétérans de l’Irak et de la Syrie. Leur rébellion armée risque donc fort d’allier nationalisme ethnique et appel au djihad.

Un vaste réseau de filiales djihadistes

Des dizaines de groupes terroristes ont prêté allégeance à Daech, et ces derniers poursuivent le combat militaire et idéologique même après que le califat soit tombé. Des filiales de Daech demeurent actives en Égypte et en Libye, où le groupe a réussi à s'implanter et où il tente maintenant de lancer des représailles. Par ailleurs, la région des Philippines et de l’Indonésie est aujourd’hui en proie à une propagande salafiste et à un prosélytisme djihadiste. Daech pourrait donc poursuivre son implantation en Extrême-Orient et y conquérir de nouvelles provinces. C’est en tout cas l’objectif des groupes djihadistes du sud des Philippines qui combattent désormais sous le drapeau de l’État islamique - une stratégie qui chercherait à démontrer que le territoire du califat ne connaît pas de frontières. Au Bangladesh, dans ce pays d’environ 160 millions d’habitants dont plus de 85% sont musulmans, l’islam traditionnel qui a prévalu pendant plusieurs générations laisse peu à peu sa place au wahhabisme saoudien, ce qui n’est pas sans inquiéter les minorités locales. Aussi, le pays pourrait-il à l’avenir constituer un terreau fertile pour le développement du terrorisme djihadiste.
 

Enfin, Daech est implanté avec des milliers de combattants en Afghanistan, notamment dans le district de Darzab, dans le sud-ouest de la province de Jowzjan (frontalière de l’Ouzbékistan), mais surtout dans le Nangarhar, une province située à l’est du pays à la frontière avec le Pakistan, où l’organisation a érigé sa province du Khorasan. Leur implantation s’est avérée possible, d’une part parce que l’Afghanistan reste un terreau particulièrement fertile pour les mouvements djihadistes, et d’autre part parce que les capacités militaires occidentales s’étaient redéployées vers l’Irak et la Syrie depuis plusieurs années. Regroupant de nombreux combattants étrangers (Pakistanais, Tadjiks, Turkmènes, Ouzbèks, Tchéchènes, Chinois, Arabes), ce groupe a également été rejoint par un certain nombre de talibans « radicalisés » par la mort des mollahs Omar et Mansour par frappes de drones en 2013 et 2016. Néanmoins, la plupart des talibans restent très ancrés sur ce territoire (comme avec Al-Qaïda au Yémen que Daech n’arrive pas à concurrencer) et s’opposent non seulement au souhait de Daech d’ériger une province du Khorasan, mais également au fait de cibler les chiites dans le but de provoquer des tensions intercommunautaires au sein de la population afghane. Convaincus que cette stratégique constitue une erreur et que la priorité est de renverser le gouvernement actuel, ces derniers sont aujourd’hui plus que jamais en compétition avec les combattants de Daech en Afghanistan. Daech risque donc de mettre à profit ce vaste réseau djihadiste en intensifiant ses opérations de guérilla partout où cela s’avère possible, et en réalisant des attaques terroristes grâce à certains revenants et à ses sympathisants locaux restés hors des radars. Ainsi, si la guerre contre l’État Islamique a permis d’en finir provisoirement avec son entité califale, l’expansion globale de son idéologie et les métastases de son projet démontrent à elles seules que l’on ne défait pas des mouvements terroristes avec des moyens militaires. Une question demeure : va-t-on vers un nouveau califat ?
 
[Edouard VUIART, Après DAECH, la guerre idéologique continue, VA Press Editions, 2018]




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