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Au cœur de la défense française : forces et faiblesses du ministère de la Défense




Publié par La Rédaction le 28 Novembre 2022

Que penser du ministère des Armées ? Avec la réforme de la « nouvelle gouvernance » de 2012, de nombreuses tensions sont apparues au sein de la communauté de défense. Antoine Maire, docteur de Science Politique nous explique alors cette réforme et la nature des relations qui s’établissent entre le pouvoir politique et l’autorité militaire sous la Ve République.



Le ministère de la Défense a souvent été réformé, pour le meilleur ou pour le pire ?

Effectivement, le ministère de la Défense, aujourd’hui le ministère des Armées, a connu de multiples réformes organisationnelles. Elles ont souvent visé à répondre à des problèmes épineux. Par exemple, dans les années 1960 sous l’impulsion de Pierre Messmer, il s’agissait d’accompagner l’affirmation du fait nucléaire et la réorganisation de la défense française autour de la dissuasion. Dans les années 1990, la fin de la guerre froide et le passage à une armée de métier au détriment de la conscription ont également entrainé un important processus de réforme. Les réformes les plus récentes ont pour leur part résulté de pressions internes, notamment liées à la réduction progressive du budget de la défense durant la majeure partie des années 2000. Cette pression budgétaire s’est traduite chez les décideurs politiques par une volonté d’appliquer des techniques de gestion à l’œuvre dans les organisations privées pour tenter d’accroître l’efficience dans la gestion du ministère. Ce parti pris est néanmoins venu percuter la réalité concrète du fonctionnement des armées. Elle est parfois rentrée en contradiction avec ce qui fait la spécificité même du statut militaire, à savoir le fait d’être prêt à combattre violemment si l’ordre en est donné, parfois au péril de sa vie. Elle a contribué à faire craindre une banalisation et une dilution progressive de ce statut.

La réforme dite de la “nouvelle gouvernance” a eu des implications importantes sur le ministère. Quels étaient ses objectifs ?

L’arrivée de Jean-Yves le Drian à la tête du ministère de la Défense en 2012 à la suite de la victoire de François Hollande à l’élection présidentielle a marqué une rupture. L’équipe formée autour du nouveau ministre est arrivée préparée, en s'appuyant notamment sur un programme politique clair. Cela constitue une exception dans le processus de nomination des ministres qui ne disposent souvent que de quelques jours pour se préparer à leur nouvelle fonction. Le programme de travail élaboré par Jean-Yves le Drian et ses équipes visait à réaffirmer le primat du politique sur les armées. Il s'agissait de revenir sur les réformes mises en place sous la présidence de Nicolas Sarkozy qui avaient fait du chef d'état-major des armées la pierre angulaire de la gouvernance du secteur de la défense à la suite de l’adoption d’un décret controversé en 2009. Le ministre de la Défense faisait alors principalement office de faire-valoir, sans réelle capacité d’influence sur la gestion des affaires de défense. Cette évolution était considérée par François Hollande et Jean-Yves le Drian comme profondément anti-républicaine et comme inefficace sur le plan opérationnel. Face à cette situation, les équipes de Jean-Yves le Drian se sont attelées à renforcer le poids du ministre et de son cabinet dans la gouvernance de défense et à réduire en parallèle le rôle du CEMA en le cantonnant à la gestion des affaires strictement militaires. C’est tout l’objet de la réforme de la “nouvelle gouvernance” qui a structuré l’action de Jean-Yves le Drian à la tête du ministère.

Jean-Yves Le Drian, Florence Parly, Sébastien Lecornu, il y a-t-il une réelle continuité dans la gestion du ministère ?

La structure de gouvernance mise en place à partir de 2012 n’a que peu évolué. Les successeurs de Jean-Yves le Drian ont fait le choix de s’inscrire dans la structure en place, preuve que malgré la conflictualité qu’a provoquée la réforme, elle a débouché sur une forme de consensus. Néanmoins, au-delà de la simple structure organisationnelle, le fonctionnement et la gouvernance du secteur de la défense dépendent principalement des personnalités en place et de l’alchimie qui peut voir le jour entre elles, notamment entre le Président de la République, le ministre des Armées et le chef d’état-major des armées. Symbole de cet état de fait, par rapport à François Hollande, Emmanuel Macron a privilégié un mode de gestion des affaires de défense plus vertical, qui laisse moins de marge de manœuvre à ses ministres des Armées.

Du point de vue de ses acteurs, le ministère des Armées est-il toujours aussi sacré qu’avant la nouvelle gouvernance ?

Le ministère des Armées reste une institution à part. Néanmoins, on observe une tendance générale de normalisation de cette institution. La réforme de la “nouvelle gouvernance” s’inscrivait dans cette tendance générale. Elle visait à faire de ce ministère, un ministère comme les autres. Jean-Yves le Drian et ses équipes ont souhaité limiter le rôle des acteurs militaires à des activités uniquement liées à leur “cœur de métier”, selon l’expression consacrée. Dans les faits, cela s'est traduit par l’importation de logiques de gestion importées du secteur privé et par une augmentation du nombre de fonctions gérées par des acteurs civils au sein du ministère. Les acteurs militaires devaient dans ce cadre se contenter d’intervenir sur des éléments directement liés aux opérations. Cela a créé une controverse importante. Nombreux sont ceux qui ont considéré cette vision comme réductrice et comme contraire à l’esprit même de leur métier et de leur engagement. Elle a également été présentée comme inefficace dans la mesure où elle tend à limiter la capacité des armées à répondre à une crise majeure. Face à ce mouvement, le dernier chef d’état-major des armées, le général Lecointre, s’est attaché à défendre une “singularité positive” qui visait à défendre la spécificité des armées, donc les modes de gestion particuliers qu'elle suppose.
 



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