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« Les Trente Honteuses »




Publié par Roland Lombardi le 22 Janvier 2020

« Les Trente Honteuses » (1) de Roland Lombardi sont l’histoire des relations entre la France, Israël et le Liban, durant une période qui s’étend de la fin de la guerre d’Algérie (1962) à la fin de la guerre civile libanaise (1990). Mais elles sont aussi, l’histoire des trente années qui ont finalement creusé le tombeau de l’influence française dans le monde arabo-musulman en général. Cette étude est une analyse critique, pertinente et originale de cette période de l’histoire des relations diplomatiques de la France avec les États arabes et musulmans. Tout en essayant de battre en brèche les mythes historiques et d’éviter les travers trop rapides d’un certain « déclinisme », cet ouvrage est une observation sévère, mais non moins constructive d’une politique étrangère en Méditerranée et au Moyen-Orient héritée de la période gaullienne, trop souvent considérée comme un dogme intouchable. Extrait.



En dépit des discours officiels du Quai d’Orsay ou des responsables politiques (qui relèvent plus de la méthode Coué que du réalisme géopolitique), la France n’est plus écoutée au Moyen-Orient, elle ne pèse plus ! Première cible occidentale du terrorisme islamiste, hors-jeu dans le règlement actuel de la crise syrienne, inaudible dans la résolution du conflit israélo-palestinien, paralysée en politique intérieure (vis-à-vis de l’islam radical, des Frères musulmans comme des salafistes) et extérieure (positions inconséquentes en Syrie et au Liban) par ses « clients » du Golfe, la France, on le voit chaque jour, n’a plus aucune influence dans cette partie du monde. Certes, Paris fait de bonnes affaires, notamment dans le commerce des armes, mais qui connaît bien le monde arabe sait pertinemment que son image ne cesse pourtant de se détériorer. De fait, notre pays n’est plus que « considéré comme une petite puissance hautaine et moralisatrice, mais qui dans les faits, n’est qu’une marchande de canons (4e exportateur d’armes dans le monde), prisonnière de ses riches clients du Golfe ».

Alors, d’aucuns accusent les deux derniers septennats de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande d’être à l’origine de l’affadissement du rayonnement français. Toutefois, si les deux derniers présidents français ont certes leurs parts de responsabilité dans l’état actuel de notre diplomatie au Moyen-Orient, à leur décharge, le mal est beaucoup plus ancien. En effet, le déclin de l’influence française au Moyen-Orient et dans le monde arabo-musulman a commencé, aussi paradoxalement que cela puisse paraître et comme certains veulent encore trop souvent dire le contraire, depuis la fin de la guerre d’Algérie.

(...) En mettant fin à la guerre d’Algérie, De Gaulle souhaitait que la France trouve son chemin dans un monde arabe décolonisé et y reprenne une place de choix. Conseillé par Couve de Murville, De Gaulle va alors mettre sur pied une véritable « politique (pro) arabe »  à grande échelle. Certes, les raisons qui le poussent sont d’abord essentiellement liées à des projets géopolitiques, selon une approche rationnelle. En effet, deux postulats motivent cette ligne stratégique nouvelle : d’abord, l’approvisionnement en hydrocarbures dans cette période de croissance économique et industrielle devient une question primordiale ; ensuite, les perspectives de développement économique et démographique arabe semblent annoncer l’émergence de marchés attractifs que peut capter la France. Approvisionnement en matières premières et débouchés commerciaux restent donc l’approche « mercantile » dont la France a appris à actionner les leviers depuis le temps de Colbert.

Mais cette « nouvelle » politique arabe de Paris est également motivée par une vision de grandeur. Comme on l’a vu, dans cette optique de rayonnement, De Gaulle s’appuie sur le fait qu’à cette époque un certain nombre d’États arabes ne soient pas durablement alignés sur l’un des deux supergrands. Jouer la carte des États non alignés, en premier lieu ceux du monde arabe, lui permet de redonner à la France un rôle international de premier plan tout en apparaissant lui-même, comme grand architecte d’une troisième voie, se plaçant aux yeux de l’opinion publique « à la tête du Tiers-monde » . Grandeur de la France et de son dirigeant semble alors synonyme dans cette approche gaullienne.

Afin de mener ce grand projet, il a semblé nécessaire de sacrifier l’alliance entretenue depuis des années avec Israël. (...) Le général De Gaulle voulait que la France reprenne sa place dans cette région de la Méditerranée. L’histoire l’y poussait, mais surtout la volonté de ne pas laisser les États-Unis et l’URSS seuls gérer les affaires du monde ; tout en espérant devenir le grand leader du Tiers-monde et d’une Troisième voie. De Gaulle voulait que la France « reprenne » ou « garde son rang », mais ce fut un échec. La politique de ses successeurs, de Pompidou à Mitterrand, n’a plus comme objectif que d’être la voix d’une ancienne puissance perdue dans le désert et surtout de payer le pétrole moins cher tout en attirant des pétrodollars. La politique de grandeur rêvée par De Gaulle évolue vers une « politique arabe de la France » basée sur des idées erronées, des mythes, des fantasmes et surtout l’esprit de commerce.

Certes, cette politique permit à la France de recevoir le pétrole arabe et de développer ses positions commerciales notamment dans le très fructueux commerce des armes et des équipements militaires. Le rêve d’indépendance de De Gaulle s’est donc rapidement estompé puisque Paris est passé ainsi d’une dépendance énergétique à une autre, commerciale et industrielle.

Extrait de « Les Trente Honteuses » de Roland Lombardi, publié chez VA Editions.
 
 
 







 
[1] En opposition aux « Trente glorieuses », expression créée par l’économiste Jean Fourastié et qui définit la période de forte croissance et de prospérité qui touchent de la plupart des pays développés, de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au premier choc pétrolier de 1973.



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