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L’Algérie et la théorie de « La main étrangère »




Publié par Kamel Lakhdar Chaouche le 31 Janvier 2020

« La main étrangère », « la théorie du complot extérieur », des « parties anonymes », « la faute à la main invisible de l’étranger »… ce sont autant d’expressions que l’imaginaire collectif algérien entretient, avec jalousie, consciemment ou inconsciemment.



L’Algérie et la théorie de « La main étrangère »
Le système algérien, comme dans toutes les dictatures militaires, a conscience que l’administré est plus enclin à focaliser son regard sur l’ennemi fantomatique extérieur que sur les monstres de l’intérieur qui sévissent en toute impunité. Il ne lui reste plus qu’à jouer sur la fibre patriotique de l’Algérien qui est allergique à tout ce qui est étranger.
 
Administration, médias, artistes, intellectuels ont été habitués à désigner « la main extérieure » qui serait derrière toutes les révoltes populaires contre le système, à commencer par l’insurrection du Front des forces socialistes (FFS), en 1963 contre l’armée de l’extérieure jusqu’au mouvement populaire du 22 février 2019.
 
C’est un mécanisme colonial tout prêt à être activé, reconduit par l’establishment algérien, depuis 1962, date de l’accession du pays à son indépendance. Bien des intellectuels et autres théoriciens du régime ont été actionnés pour entretenir et faire fleurir le syndrome de « la main étrangère » dans le discours populaire, en politique, à l’école comme à la mosquée.
 
L’Algérien est victime d’un endoctrinement idéologique accompli par le système, depuis 60 ans. Diabolique est le système né du coup d’État contre les instances légitime du Gouvernement provisoire algérien (GPRA), car il a réussi à corrompre des intellectuels de la taille de Mohammed Harbi.
 
L’histoire nous renseigne que ce dernier, alors directeur du magazine « Révolution africaine », hebdomadaire officiel du FLN, parti unique, était le premier à prendre sa plume pour dénoncer la « main étrangère » en désignant Hocine Aït Ahmed qui venait de créer le Front des forces socialistes (FFS). Il était allé jusqu’à consacrer son éditorial, « Défense de la Révolution (1) », à dénoncer la création du parti politique d’opposition, le FFS, par Hocine Aït Ahmed. Il faut dire que le conflit algéro-marocain tombait à pic pour les besoins de la propagande officielle : « la main étrangère » est intervenue en même temps que la révolte du FFS.
 
Convaincu, il ajoute : « Les forces de la contre-révolution se sont mises en mouvement. Étrange coïncidence ! Au moment où des mesures révolutionnaires frappent les intérêts impérialistes dans notre pays et où le gouvernement élargit les bases de ses relations avec les États socialistes, une attaque contre l’Algérie, son unité nationale, l’intégrité de son territoire, se produit dans une des régions les plus éprouvées par la guerre coloniale : la grande Kabylie (2) ».
 
« L’Algérie est menacée, il n’y a plus de place à la division et à la divergence », était le message ressassé, à l’aube de l’Indépendance, pour faire taire toute opposition au régime et à sa dérive totalitaire. Ironie de l’histoire, Mohammed Harbi vérifiera à ses dépens la vanité de ses propres arguments lorsqu’en 1965, le colonel Houari Boumediene renversa cet autre « ennemi de la révolution », le président Ahmed Ben Bella, et mit en prison tous les opposants à son coup d’État, y compris ses amis d’hier !
 
C’est pour le même motif fallacieux, la « main étrangère », que des chefs historiques de la guerre de libération ont été exécutés ou emprisonnés et forcés à l’exil pour les plus chanceux. Mohamed Khemisti, ministre des Affaires étrangères, Mohamed Chaâbani, chef de la sixième wilaya historique, Mohamed Khider, secrétaire générale et trésorier du FLN, Krim Belkacem, signataire des accords d’Evian à l’origine de l’accession de l’Algérie à l’Indépendance, et autres étiquetés et assassinés accusés qu’ils étaient d’être « la main étrangère », alors que Mohamed Boudiaf, Farhat Abas, Ait Ahmed, Slimane Amirat, Lakhdar Bourgaa,… ont été tout simplement jetés dans les geôles pour « complot contre la nation ».
 
Même au cours du Printemps berbère d’Avril 1980 en passant par les évènements d’Octobre 1988 jusqu’à la guerre civile des années 90, et avec toutes les dérives qui s’en sont suivies, « la main étrangère » est passée par là. Toute expression ou révolte populaire violente ou pacifique est selon le système l’œuvre de « la main étrangère ». Ainsi, l’infatigable militant des droits de l’homme Ali Yahia Abdenour est désigné de servir la « main étrangère » au moment où il défendait des dizaines de milliers de disparus, suivis par maître Mustapha Bouchachi et Nourredine Benissad. « La main de l’étranger » est l’un des éléments clés du discours officiel.
 
Le Président Liamine Zéroual n’avait-il pas accusé Hocine Aït Ahmed d’avoir agi pour ouvrir les portes du pays à « l’ingérence étrangère » ? Qui ne se souvient pas du « Contrat de Rome », une initiative de paix, entamée entre Algériens, qui devient : « une manœuvre de la main étrangère » ? Des voix se sont même exprimées à l’Assemblée populaire nationale pour déchoir l’ancien chef historique de sa nationalité algérienne. Ironie de l’histoire : Ait Ahmed, longtemps accusé de vouloir porter atteinte à l’Algérie, est érigé en héros national, après sa mort.
 
Même la diaspora qui a tout le temps été mise à l’écart de l’effort de développement national et foulée au pied n’échappe pas à ces accusations de rouler pour des officines étrangères dès que l’un de ses membres commence à hausser le ton. Ainsi on n’a pas hésité à étiqueter Addi Lahouari, un des éminents universitaires algériens, d’être un exilé aux services des thinks tanks américains. Cette accusation de rouler pour la main étrangère s’est tellement généralisée qu’on la ressort à tout bout de champ, même par des milieux se voulant antisystème ! C’est ainsi que le chroniqueur et écrivain Kamel Daoud, le bien aimé des Algériens il y a quelques mois, au centre d’une polémique nationale, sera qualifié d’être un produit de la main étrangère, monté contre la révolution populaire.
 
Paradoxalement, ce sont les généraux et les pontes du régime qui accusaient tout le monde d’être « la main étrangère » qui trouveront refuge à l’étranger une fois rejetés par le système ! C’est le cas des anciens ministres et de leur progéniture : Khaled Nezzar, Chakib Khelil, Bedjaoui, Nourredine Zerhouni, Abdelmalek Bouchouareb… Leurs enfants ne trouvent d’ailleurs aucun mal à se placer dans les multinationales les plus influentes.
 
N’est-il pas temps de débattre sans complexe de la responsabilité et de la culpabilité réelle ou supposée de « la main de l’intérieure » quant aux crises nées depuis l’indépendance ? Le citoyen lambda, dès qu’il crie son humiliante douleur, est accusé de servir la main étrangère alors que la main intérieure est encore plus dangereuse ! « La main de l’étranger » ? Le Professeur Tassadite Yacine précise : « la main extérieure est insignifiante sans la main intérieure, notre problème est plutôt avec la main intérieure ». Abane Ramdane n’a-t-il pas été assassiné par la main intérieure, alors qu’il échappait superbement à la main extérieure ?
 
 
Notes :
 
1 -   Révolution africaine n° 36 du 5 octobre 1963
2 -   Révolution africaine n° 36 du 5 octobre 1963
 



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