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2019 en Afrique, une année placée sous le signe de la révolte




Publié par Antoine Vandevoorde le 9 Juillet 2019

En quelques mois à peine, le continent africain a subitement vu surgir en son sein plusieurs foyers de contestation massive. Outre un simple épiphénomène, ce vent de révolte qui tend à se généraliser n’est autre que l’expression d’une donnée essentielle, et parfois reléguée au second plan dans les divers modes de gouvernance continentaux : le peuple. Entre régimes despotiques, élections tronquées et opacité dans l’exercice de la chose publique, certaines populations africaines se sont mises en ordre de bataille avec l’ambition chevillée au corps de faire bouger les lignes. Les récents exemples soudanais, béninois et mauritaniens en témoignent.



Soudan : El-Béchir, et après ?
 
Le 11 avril 2019 survient le premier coup de tonnerre d’une année 2019 décisive pour l’Afrique. Omar el-Béchir, à la tête du Soudan depuis juin 1989 est renversé presque à la surprise générale. Les faits prennent racine tôt dans la matinée, au moment où un détachement de l’armée soudanaise prend d’assaut les locaux du Parti national du Congrès présidentiel (NPC). Dans un contexte de grande confusion, des milliers de manifestants se rassemblent à Khartoum et dans tout le pays, motivés par l’attente fébrile d’une déclaration officielle de la part de l’armée. Celle-ci arrive peu après dans la journée par le truchement d’Awad Benawf, ministre de la Défense du pays en ces termes : « J’annonce […] la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr de son chef ».
 
Tout en étant lourd de conséquences, cet évènement l’est tout autant de causes. Omar el-Béchir statue en effet en janvier 2019 sur l’arrêt brutal des importations de blé, occasionnant une flambée de 300 % du prix de la farine. De surcroît, le prix du baril de pétrole augmente de 30 % dans le pays, cristallisant ainsi la rancœur populaire à l’encontre du désormais ex-président soudanais. La rue soudanaise décide en cela de faire payer à Omar el-Béchir trente années d’un règne aussi exclusif que violent. Ce dernier est notamment reconnu responsable d’un véritable génocide dans le cadre de la Seconde Guerre civile soudanaise (1983 – 2005), avec un bilan de deux millions de morts et quatre millions de déplacés, ainsi que la famine de 1998. En outre, Omar el-Béchir ordonne pendant la guerre du Darfour (2003) le bombardement de villages et recours aux milices terroristes janjawids. Cela lui vaudra un mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale.
 
Au mois d’avril 2019, armée et société civile soudanaise décident conjointement d’en finir. Pourtant, la divergence d’intérêts manifeste augure dès la destitution d’Omar el-Béchir un éclatement de cette unité de circonstance. L’armée procède dès l’annonce d’Awad Benawf à un verrouillage total du pays, avec la fermeture des frontières terrestres et de l’espace aérien soudanais, l’instauration d’un couvre-feu et trois mois d’état d’urgence extensibles. Une loi martiale qui ne dit pas son nom est à l’œuvre. Surtout, le corps militaire soudanais proclame un « Conseil militaire de transition », qui aux yeux de la population n’a de temporaire que l’appellation. La contestation reprend alors de plus belle, les manifestants dénonçant un maquillage politique couplé à une confiscation du pouvoir à l’aide de slogans tels qu’« Ibn Awaf ne nous représente pas » et « Soudan bela kezan » (« Le Soudan sans tyran »). La hantise d’une répression violente se fait de plus en plus craindre.
 
Depuis maintenant deux mois, le Soudan est le théâtre de violentes manifestations partout dans le pays, la discorde opposant plus que jamais société civile et armée. Au-devant des critiques à l’encontre de la proximité d’Awad Benawf avec Omar el-Béchir, celui-ci démissionne peu après son intronisation, laissant la place au général Abdel Fattah Abdelrahman Buhran. Le bras de fer n’a alors de cesse de se durcir jusqu’au 3 juin, où les mouvements contestataires dont l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC) décident d’un mouvement généralisé de « désobéissance civile ».  Le général al-Buhran y répond par la répression, avec un bilan de 118 morts enregistrés depuis cette date selon un comité de médecins soudanais. Très préoccupée par la situation, l’Union africaine s’empare de cette question et propose le 28 juin 2019 avec l’Ethiopie en qualité de médiateur un plan de transition. Celui-ci prévoit un conseil mixte composé de sept militaires et sept civils issus de l’ALC, ainsi que d’un dernier choisi par les deux camps. La proposition évoque une période de transition de 18 mois, suite à laquelle un civil prendra la tête du conseil.

Bénin : un dangereux virage autoritaire
 
Deux semaines seulement après les évènements soudanais éclate une crise politique d’ampleur à l’autre bout de l’Afrique. Le Bénin, nation érigée depuis près de 30 ans comme une référence en matière de démocratie et de bonne gouvernance se voit précipité dans une spirale délétère sans précédent. Le 28 avril se tiennent en effet des élections législatives sur fond de rigidification politique de la part du président Patrice Talon. À la sortie des urnes, seuls deux partis se voient couronnés : le Bloc républicain et l’Union progressiste, formations politiques ouvertement acquises au chef de l’État s’emparent de la totalité des 83 sièges du Parlement béninois. Outre ce plébiscite de façade, ce scrutin est marqué du sceau de l’abstention avec 22,99 % de participation (chiffres de la Commission électorale nationale autonome) à rebours de la forte tradition électorale des échéances passées. En l’espèce, abandon des urnes et pluralité factice ne sont ici que l’expression d’une vaste escroquerie politique.
 
C’est bel et bien à un véritable coup d’État électoral auquel fait face le Bénin au 28 avril 2019. Celui-ci tire sa source des manœuvres opaques portées par l’administration Talon environ un an auparavant. En juillet 2018, les autorités béninoises adoptent la loi 2018-23, ou « loi portant Charte sur les partis politiques ». Officiellement, ce texte rapidement avalisé par la Cour constitutionnelle nationale pose un ensemble de « normes » auxquelles sont désormais tenues de se conformer les formations politiques béninoises en échange d’un certificat. Officieusement, la loi 2018-23 est surtout un moyen qui permet à Patrice Talon d’évincer l’ensemble des partis d’opposition du pays en vue d’asseoir une hégémonie relevant à peu de choses près du despotisme. Malgré une levée de boucliers massive de l’étranger proche (CEDEAO, Nigéria, Union africaine) et à l’intérieur, le président Talon, sourd aux revendications, s’inscrit jusqu’au 28 avril dans une réelle fuite en avant autoritaire.
 
Le Bénin est cependant depuis le début du mois d’avril le théâtre d’une insurrection en puissance. La société civile occupe la rue, accompagnée des partis d’opposition. Nicéphore Soglo, ancien de l’État déclare en ce sens qu’« Il n’y a pas de compromis entre la dictature et la démocratie » et appelle aux côtés de son homologue Thomas Boni Yayi à un retour à la démocratie. Le mouvement est pourtant très tôt réprimé par une violence extrême, justifié par le ministre de l’Intérieur Sacca Lafia : « Ceux qui promettent de tout brûler seront brûlés les premiers. Ceux qui promettent de tout casser auront des fractures multiples ». Entre déchirement du tissu politico-institutionnel et effritement de l’unité nationale, le Bénin se retrouve fin avril du fait son président au bord du précipice. 
 
« Le processus électoral vient de s’achever ». Tels sont les mots de Patrice Talon trois semaines après les résultats de ce que ses contempteurs qualifient de mascarade électorale. Entre temps, les autorités procèdent à de multiples arrestations arbitraires d’opposants dans une démarche extrêmement coercitive. Amnesty International fait en cela état de quatre personnes abattues. Le gouvernement béninois semble fermer les yeux sur la situation, jusqu’au discours d’investiture le jeudi 27 juin du nouveau président de l’Assemblée nationale, Louis Vlanovou. Ce dernier déclare alors entendre les « légitimes frustrations » de l’opposition, lançant un appel au dialogue apparaissant pourtant bien creux.
 
En parallèle, Patrice Talon désigne des boucs émissaires au sein de la société civile, et ordonne en ce sens le blocus de la résidence de l’ancien président Thomas Boni Yayi. Après d’âpres négociations avec les proches de la personnalité publique et le président nigérian Muhammadu Buhari, celui-ci est finalement autorisé à quitter le pays le 23 juin pour le Togo dans ce qui ressemble à exil forcé. Malgré cette autorisation, le traitement réservé à l’ancien chef de l’État a contribué à attiser les rancœurs dans son fief Tchaourou, mais également au sein de l’ensemble de l’opposition. Outre la confiance affichée du parti au pouvoir et des institutions, le Bénin semble aujourd’hui pouvoir basculer à tout moment.

Mauritanie : la démocratie, une arlésienne ?   
 
Le samedi 22 juin, la Mauritanie s’apprêtait à tourner une page d’ampleur de son roman national. Cette date marque en effet la fin de la présidence de Mohamed Ould Abdel Aziz, au pouvoir depuis 10 ans, mais surtout la première passation de pouvoir démocratique dans un pays traditionnellement miné par les coups d’État. Six candidats briguent alors la magistrature suprême dont une grande majorité ouvertement opposée aux orientations présidentielles de la dernière décennie. Dans le cadre d’un scrutin positif en termes de participation (entre 45 et 51 % selon la Commission électorale nationale – Céni), le scénario du pire pour l’opposition semble se dessiner : Mohamed Cheikh Ould Ghazouani, militaire de formation et « héritier » du président Aziz selon ses détracteurs devrait remporter l’élection dès le premier tour selon les premières estimations.
 
Sans attendre un quelconque résultat officiel, Mohamed Ould Ghazouani s’autoproclame dans la nuit du 22 au 23 juin nouveau président de la République islamique de Mauritanie, sur la base de 80 % des dépouillements et 50,56 % des voix. Lors de son discours, l’intéressé salue « tout le peuple mauritanien […] pour sa maturité politique et l'enracinement du pluralisme démocratique et du dialogue dont il a fait preuve ». À ce moment, le véritable évènement ne se déroule pas devant les médias, mais en coulisses. Les réactions de l’opposition ne se font pas attendre. Les partis anti-Ghazouani pointent d’emblée un grand nombre d’irrégularités, dénonçant des bourrages d’urnes et l’expulsion de leurs représentants des bureaux de vote. Après le dépôt d’un recours en annulation auprès du Conseil constitutionnel, quatre prétendants à l’élection dénoncent lors d’une conférence de presse commune le mercredi 26 juin même un « coup d’État électoral ».
 
Accusant Mohamed Ould Ghazouani d’avoir procédé à un véritable « hold-up », et évoquant même d’un « coup de force », le candidat antiesclavagiste Biram Dah Abeid dénonce un « état de siège qui ne dit pas son nom » à l’œuvre dans l’ensemble du pays. Avant même la proclamation des résultats, de violentes manifestations éclatent à Nouadhibou et Nouakchott induisant directement une réponse répressive de la part des autorités. L’armée opère un déploiement massif dans les centres urbains dès la sortie des urnes et la police arrête de nombreux individus dont le seul tort ne serait que le soutien à l’opposition. Au même moment, Internet et le réseau mobile sont coupés sur l’ensemble du territoire, décision justifiée par un caractère « préventif » selon les pouvoirs publics. Le climat de tension ne cesse de gagner du terrain depuis une semaine, attisant les vieilles rancœurs entre communautés arabo-berbères haratines et afro-mauritaniennes. L’élection du 22 juin constitue un potentiel détonateur pour la reprise de l’instabilité au long cours dans le pays, mais avec des causes qui ne se borneraient pas qu’à la sphère nationale.
 
L’administration présidentielle s’empresse en effet d’imputer lors d’une allocution officielle une « tentative de déstabilisation » à l’étranger proche. Ahmedou Ould Abdallah, ministre de l’Intérieur parle le premier d’une « main étrangère venue des pays voisins ». Le mercredi 26 juin, Ismael Ould Cheikh Ahmed, ministre des Affaires étrangères lève le voile sur l’identité des nations ciblées par le pouvoir en convoquant conjointement les ambassadeurs gambien, malien et sénégalais. Pour étayer cette position, celui-ci fait part au terme de cette rencontre de la position suivante : « Nous avons arrêté une centaine d'étrangers dont on ne peut expliquer la présence dans la contestation d'une élection dans un pays qui n'est pas le leur ». La promesse de transition historique véhiculée par le scrutin du 22 juin semble être devenue celle d’une instabilité annoncée. 

Soudan, Bénin, Mauritanie… Et maintenant ?
 
Les récents cas africains n’ont de cesse de démontrer des aspirations populaires presque inéluctablement vouées à la confiscation. Que ce soit à Khartoum, Cotonou ou Nouakchott, les appels à des changements positifs restent souvent lettre morte, diverses entités y voyant cyniquement un moyen de s’accaparer ou de conserver le pouvoir au détriment de populations flouées.
 
Au Soudan, d’âpres discussions s’annoncent entre une société civile en colère et un Conseil militaire de transition autoproclamé. Au Bénin, les pouvoirs publics ont adopté un double-discours, tendant d’un côté la main à l’opposition tout en rejetant l’idée d’un changement. Enfin, l’hypothèse de l’aboutissement du recours de l’opposition suite à l’élection présidentielle semble tenir du fantasme en Mauritanie, comme l’explique l’avocate des Droits de l’homme Fatimata Mbaye : « Malheureusement, au regard de l’histoire mauritanienne, il n’y a guère d’espoir ».
 
Le tableau apparaît au regard de ces évènements comme bien sombre, à un détail près : les peuples africains, aux quatre coins du continent luttent pour l’instauration de modes de gouvernance équitables et pérennes, aspirant par là même à une justice réelle et effective dans leurs pays respectifs.       

Pour approfondir le cas soudanais :
 
BERTHEMET Tanguy, « Soudan : un coup d’État emporte Omar el-Béchir », Le Figaro, 11 avril 2019
 
CRÉTOIS Jules, NASRAOUI Wided, « Soudan : le soulèvement continue malgré la destitution d’Omar el-Béchir », Jeune Afrique, 11 avril 2019
 
L’EXPRESS, « Quatre morts au premier jour du mouvement de désobéissance civile au Soudan », l’Express, 9 juin 2019
 
RFI, « Soudan : vive inquiétude après la forte hausse du prix de la farine », RFI, 6 janvier 2019
 
RFI, « Soudan : le général Awad Benawf à la tête du Conseil militaire de transition », RFI, 11 avril 2019
 
Pour approfondir le cas béninois :

CHATELOT Christophe, « Au Bénin, des législatives sans opposition sonnent le recul de la démocratie », Le Monde, 27 avril 2019
 
JEUNE AFRIQUE, « Bénin : l’ex-président Thomas Boni Yayi quitte le pays », Jeune Afrique, 23 juin 2019
 
MATESO Martin, « Législatives au Bénin : “Ceux qui promettent de tout brûler seront brûlés les premiers”, prévient le pouvoir », France Info, 27 avril 2019
 
MILLECAMPS Matthieu, « Bénin : le président de l’Assemblée nationale évoque les « frustrations légitimes » de l’opposition », Jeune Afrique, 28 juin 2019
 
RFI, « Bénin: Patrice Talon sort de son silence après trois semaines de crise », RFI, 21 mai 2019
 
Pour approfondir le cas mauritanien :
 
BAYO Ibrahima Jr, « « Main étrangère » en Mauritanie : comment réagissent le Sénégal, le Mali et la Gambie », La Tribune Afrique, 28 juin 2019
 
FRANCE 24, « Présidentielle Mauritanienne : l'opposition dénonce un "état de siège" », France 24, 26 juin 2019
 
LE MONDE, « En Mauritanie, Mohamed Ould Ghazouani se proclame vainqueur de la présidentielle », Le Monde, 23 juin 2019
 
OULD SADI Hademine, « Présidentielle en Mauritanie: le vainqueur déclaré salue "l'enracinement du pluralisme démocratique" », TV5 Monde, 28 juin 2019
 
RFI, « Mauritanie: les autorités justifient le renforcement sécuritaire », RFI, 28 juin 2019
 
RFI, « Présidentielle en Mauritanie: la victoire du général Ghazouani confirmée », RFI, 1er juillet 2019
 
VERDIER Marie, « En Mauritanie, l’élection du président est un « nouveau coup d’État » pour l’opposition », La Croix, 26 juin 2019
 

 

 



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