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​Le terrorisme aujourd’hui ne serait-il pas d’origine purement criminelle ?




Publié par La Rédaction le 22 Mai 2019

Jean-François Gayraud. Théorie des hybrides : terrorisme et crime organisé. Paris : CNRS Éditions, 2017, 256 pages.



​Le terrorisme aujourd’hui ne serait-il pas d’origine purement criminelle ?
L’ouvrage de Jean-François Gayraud analyse le phénomène d’hybridation qui a caractérisé le terrorisme ces dernières années ; un phénomène que l’auteur conceptualise avec le terme d’« hybrides » :  des groupes terroristes d’un type nouveau issus de la fusion entre le terrorisme et le crime organisé. Cette hybridation serait le produit des mutations qu’ont connu les violences criminelles et politiques qui, elles-mêmes, résultent du désordre mondial qui les conditionne. La violence, qu’elle soit politique ou criminelle, explique l’auteur, profite du chaos qui accompagne l’évolution du monde depuis la fin de la guerre froide. Ce chaos qui se substitue à l’ordre mondial à l’ère post-guerre froide se nourrit de l’affaissement des idéologies, de l’évolution accélérée de la mondialisation néolibérale, de la fragilité, voire de la faillite des États, etc. (29)

Cet ouvrage, préfacé par l’historien Jacques de Saint Victor, est construit en deux parties subdivisées, respectivement, en trois et quatre chapitres. Ces deux parties retracent l’évolution du phénomène d’hybridation entre le terrorisme et le grand banditisme depuis la guerre froide jusqu’aux derniers attentats de Paris en 2015. Cette hybridation s’opère à travers l’interaction entre les groupes idéologiques et le crime organisé, soit par la coopération, soit par imitation mutuelle, poussant des groupes idéologiques à muter vers le banditisme ou des criminels à passer à des activités politiques. (43) La thèse de l’auteur s’appuie  sur une argumentation solide soutenue par un inventaire riche qui va de la violence des narcotrafiquants de l’Amérique latine à la secte terroriste japonaise, Aum Shinrikyo, en passant par l’IRA et la mafia sicilienne en Europe et le terrorisme islamiste au Maghreb et au Moyen-Orient. 

L’intérêt de cette étude réside dans le fait que l’auteur propose une approche pour la compréhension du terrorisme islamiste (ou djihadisme) actuel en jetant le doute sur la motivation politico-religieuse des terroristes. Docteur en droit, diplômé de Sciences-Po et de l’Institut de Criminologie de Paris, et haut fonctionnaire de la police nationale, Jean-François Gayraud combine le bagage théorique et l’expérience du terrain pour  rendre compte de manière claire et convaincante des mutations qu’a connu le phénomène terroriste, ces dernières années. Le terrorisme dit « islamiste » ne serait-il pas, du moins en partie, d’origine criminelle ? Telle est la question à laquelle Jean-François Gayraud tente de répondre dans son livre Théorie des hybrides.

Pour expliquer ce phénomène multiforme et complexe, l’auteur a recours à une approche pluridisciplinaire, conjuguant à la fois sociologie, histoire et criminologie qu’il a su mélanger de façon ingénieuse. Le choix du pluriel pour le mot « hybrides » met dès le départ en évidence la nature complexe du phénomène terroriste,  excluant par là toute approche simpliste. À première vue, ce phénomène d’hybridation entre le terrorisme et le crime organisé paraît contradictoire, leurs mobiles étant a priori opposés :
Le terrorisme poursuit un but politique, tandis qu’une organisation criminelle ne recherche que le profit. L’un souhaite détruire ou conquérir le pouvoir à des fins diverses (idéologiques, religieuses, ethniques), l’autre est prédateur économico-financier (accumulation de richesse). (32)

Dans ce sens, l’opposition traditionnelle entre ces deux entités est remise en question. Jean-François Gayraud se demande pourquoi des études, pourtant sérieuses, ont minimisé le rapport qu’entretient le terrorisme avec la criminalité, malgré le passé délinquant et l’expérience carcérale de la majorité des terroristes. Les entités islamistes qui frappent l’Occident depuis les années 1990,  « singulièrement la France et son modèle laïc », argue-t-il, « puisent l’essentiel de leurs terroristes dans le vivier du monde criminel et délinquant du droit commun, donc a priori loin de la sphère du politique ». (114)

En effet, la criminalité n’est plus seulement source de financement, mais est désormais devenue le premier mobile du terrorisme.  L’auteur évoque, par exemple, les attentats de Madrid du 11 mars 2014, à la Gare d’Atiocha, faisant 192 morts et 1600 blessés. Les auteurs, majoritairement marocains, se réclamaient d’Al Qaïda, mais étaient « étroitement liés au monde criminel : vol, cambriolage, trafic de stupéfiants, etc. (Gayraud, 79) L’analyse de Gayraud se fonde sur les quelques travaux ayant réfléchi sur les mutations issues de l’interaction entre le terrorisme et le crime et le brouillage des frontières entre les violences politiques et criminelles. (Makarenko, 2002 ; Shelley et Picarelli, 2005)

Par une telle conclusion, l’auteur réfute les analyses dominantes qui recherchent l’explication du phénomène terroriste dans le fait religieux – que ce soit celle qui y voit une “radicalisation de la religion” (Gilles Kepel) ou celle qui avance l’idée de “l’islamisation de la radicalité” (Olivier Roy) - notamment chez les djihadistes du groupe État islamique pour qui, selon Gayraud, “l’idéologie salafiste n’est qu’‘un masque camouflant des revendications prédatrices (violence, argent, pouvoir). (115) L’idée de la radicalisation qui transforme le délinquant en djihadiste est ‘superficielle’. (117)

En somme, le processus de fusion entre la violence politique et la criminalité, comme le démontre Jean-François Gayraud, a donné naissance à des formes hybrides du djihadisme actuel qu’incarne notamment le groupe État islamique. Ce phénomène génère des entités ‘inclassables’ qui sortent des catégorisations classiques. On voit ainsi des groupes qui agissent comme des ‘gangsters salafisés’ qui n’ont pas besoin de se radicaliser pour passer à la violence. Cette analyse ne vise bien évidemment pas à faire de l’ombre aux approches évoquées ci-dessus, mais elle permet  aux chercheurs et aux acteurs d’avoir un regard distancé vis-à-vis du concept de radicalisation et du mobile islamiste dans le terrorisme salafiste d’aujourd’hui.
 
 



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