Tourisme : perspectives mondiales, enjeux français



Publié par Solaine Legault le 14 Septembre 2018

- Entretien avec Stéphane Botz -

L’apparition d’une classe moyenne dans les pays émergents annonce un accroissement exponentiel du tourisme mondial. Dans les vingt prochaines années, le nombre de voyageurs internationaux devrait doubler pour atteindre le chiffre de 3 milliards. Face à une telle manne, la concurrence s’annonce âpre. L’attractivité des territoires reposera essentiellement sur les expériences et l’émotion qu’ils ont à offrir. « Venez vivre chez nous ce que vous ne vivrez nulle part ailleurs » sera leur nouveau crédo. Stéphane Botz, associé chez KPMG nous éclaire sur les perspectives du tourisme mondial et situe les enjeux propres au cas français. Au regard de ses spécificités régionales, de son savoir vivre, et de la beauté de ses paysages, la France aura tout intérêt à jouer la partition… de la valse des plaisirs.



Entretien avec Stéphane Botz publié dans la Revue des affaires n°6

Comment les grands indicateurs du tourisme mondial ont-ils évolué ces dernières années ?
Avec 1,3 milliard de voyageurs internationaux en 2015, le tourisme est l'un des secteurs les plus dynamiques de l'économie mondiale. Si cette tendance se confirmait, le volume du nombre d'arrivées touristiques pourrait doubler d'ici 2040…pour atteindre 3 milliards de touristes à l'échelle mondiale ! Selon l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT), le tourisme représente environ 10% du PIB mondial, soit un emploi sur onze dans le monde. Il enregistre une croissance annuelle de 4%,  et représente à lui seul quelques 1 500 milliards de dollars d'exportation. L'enrichissement de la classe moyenne dans les pays émergents fortement peuplés comme la Chine, l'Inde ou le Brésil (les BRICS) laisse présager une croissance soutenue du secteur ces prochaines décennies. Et en 2020, la Chine devrait compter plus de 100 millions de touristes. Le secteur est plus que jamais un enjeu économique global.

Dans ce contexte, la France continue-t-elle de tirer son épingle du jeu ?
La France demeure la première destination mondiale en nombre de touristes internationaux. En 2015, elle a accueilli plus de 83 millions de visiteurs étrangers. Malgré l'explosion du nombre de destinations touristiques sur les cinq continents, nous conservons un potentiel extraordinaire. Partie intégrante de ce que l’on appelle communément la « vieille Europe », la France continue d'attirer par sa culture, son patrimoine et son rôle économique et politique dans le monde. Les objectifs politiques semblent d’ailleurs aller en ce sens. Lorsqu’il occupait le poste de Ministre des Affaires Etrangères, Laurent Fabius avait fixé l’objectif d’accueillir 100 millions de touristes étrangers en France en 2020. Un autre enjeu majeur sera celui de réussir à augmenter le volume de recettes par touriste capté. La marge de progression pour la France est importante : en 2015, elle arrivait quatrième dans le classement mondial des recettes, derrière les États-Unis, l'Espagne et la Chine.

Quel est le poids du tourisme dans l'économie française ?
Véritable écosystème, l'industrie touristique représente 7% du PIB français, un chiffre considérable. Elle regroupe des secteurs variés, qui vont de l'hôtellerie à la restauration, en passant par le commerce et les loisirs. Le tourisme se traduit dans les faits par des retombées indirectes très larges qui ne permettent pas d’évaluer de manière automatique et simple les revenus générés par ce secteur. Ce flou a longtemps expliqué un manque de considération de la part des pouvoirs publics, manque d’attention que dénoncent encore régulièrement les professionnels français. C’est un tort au regard du caractère stratégique du secteur pour l’emploi. Il génère environ 1,3 million d'emplois salariés directs et fait office pour cette raison de vrai « réservoir d’emplois ».

La France use-t-elle suffisamment de son potentiel, et quelle est notre marge de progression ?
Globalement, et malgré les événements qui ont frappé la France, le pays est dans une dynamique qui invite à l’optimisme. La nature de l’enjeu du tourisme a bien été saisie par les instances politiques, notamment le ministère des Affaires étrangères ainsi que par les comités régionaux du tourisme (CRT) ou l’organisme Atout France, chargé de promouvoir l’image de la France dans le monde. Malgré des réservations de dernière minute et la forte progression des plateformes de location entre particuliers, l’Euro de football 2016 organisé par la France a été un succès. Le nombre de visiteurs qui ont répondu présent démontre que la logistique et le climat ont inspiré confiance et envie aux touristes. Dans cette continuité, la candidature de Paris à l’organisation des Jeux Olympiques en 2024 offre une belle opportunité de rendre la France encore plus attractive. L’objectif des 100 millions de visiteurs est une belle première étape qu’il faut pouvoir remplir pour rester dans la course internationale. C’est tout à fait réalisable.

Les voyages touristiques semblent de plus en plus courts et locaux. Que cela nous apprend-il sur les nouvelles façons de consommer des touristes ?
Depuis quelques mois, c’est en effet une tendance très perceptible. Cela s’explique en partie par un regain d’intérêt des Français pour les destinations domestiques. Au lieu de faire un grand voyage à l’étranger tous les ans, nombre d’entre eux privilégient désormais des séjours sur format court, en se déplaçant d’une région à l’autre. On commence à apercevoir en filigrane les nouvelles façons de voyager qui détermineront sans doute le tourisme de demain. Les attentes sont aujourd’hui aussi dans la redécouverte de notre patrimoine, gustatif, géographique et culturel. Mais pour autant, celle nouvelle manière de consommer ne remplacera pas le tourisme de masse du mois d’août. Les modes de consommation touristiques se diversifient et la recherche d’authenticité et de mobilité sont de nouveaux segments d’offre à exploiter.

Comment cela impacte-t-il l'organisation et l'offre des professionnels du secteur (tour operators, hôteliers, etc.) ?
Les modes de consommation sont de plus en plus rapides et instantanés, une donnée qui s’applique également au secteur du tourisme. La tendance au séjour court et local est étroitement corrélée au développement des plateformes communautaires de location de logements privés. L’enjeu pour les professionnels de l’hôtellerie est double. La mutation de leur environnement implique de développer une capacité d’adaptation en terme d’organisation et de logistique. Les réservations de dernière minute vont se multiplier et le flux tendu va devenir une norme ; mais  aussi et surtout, cela va obliger les hôteliers à repenser leur offre sur le plan qualitatif afin de répondre à cette nouvelle concurrence. La notion de plaisir doit être au cœur de ce repositionnement stratégique. Les hôteliers doivent étudier les raisons qualitatives qui poussent les individus à privilégier les locations privatives, doter leurs espaces de caractéristiques similaires et accompagner le tout d’une offre de service inégalée. 

Quelles innovations en termes d'expérience client peut-on imaginer pour regagner des parts de marchés sur les concurrents européens ?
L’expérience vécue par le client lors de son séjour sera effectivement un facteur clé de succès dans la bataille qui opposera les hôteliers aux plateformes de locations privées. Plusieurs axes de travail sont à explorer. Le plus important parmi eux est sans doute l’intégration de l’outil numérique au sein de la filière. A chaque étape de son voyage, le client reste connecté. Les professionnels du tourisme doivent saisir cette opportunité pour nouer un lien particulier, voire intime avec leurs clients. Par exemple, certaines chaînes d’hôtels innovent en matière de croisement de l’information : les exigences d’un client récurrent qui a ses habitudes au sein d’une adresse de la chaîne, seront anticipées lors de sa visite à une autre adresse de la même chaîne. En parallèle, les professionnels du tourisme doivent s'approprier l’espace digital pour se constituer de véritables "territoires de marques". Le plaisir peut et doit être au cœur des récits auxquels ces territoires s’identifient.
 

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