Syrie : armes chimiques et armes étrangères



Publié par Pierre-Marie Meunier le 30 Mai 2013

Il est rare que l’information autour d’un conflit se focalise autant sur la question de l’armement des deux camps. Mais cette attention portée aux armes utilisées et aux armes détenues ou réclamées n’est-elle pas en train de faire perdre de vue la totale absence de solutions à un conflit aux implications régionales ?



En imaginant que le conflit se termine. Et après ?

Tout le monde souhaite la fin des combats en Syrie, les Syriens en premier. Mais les certitudes que nous avions sur le camp devant triompher à la fin commencent à s’effriter. Est-on seulement encore en mesure d’identifier des camps ? La Coalition Nationale Syrienne (CNS) et l’Armée Syrienne Libre (ASL) recueillent la majorité de suffrages des opinions occidentales, mais leur légitimité à avoir autorité sur la Syrie post-Assad est tout sauf garantie. De plus, la mainmise des Frères Musulmans sur la CNS est de nature à refroidir la confiance des pays occidentaux, alors qu’elle vient de refuser l’élargissement à de nouveaux membres. Au sein de l’opposition, les conflits souterrains semblent plus prégnants chaque jour, la CNS et l’ASL n’étant pas représentatives des divers mouvements opérant sur le terrain. Les mouvances les plus actives militairement sont aussi les plus incontrôlables. Il y a peu de chances pour que des mouvements ouvertement djihadistes rendent simplement les armes après des mois ou des années de guerre, alors qu’ils disposent de plusieurs milliers d’hommes et d’armes légères en quantités. Il n’est pas déraisonnable de penser qu’une hypothétique fin du conflit actuel ne débouche sur une autre guerre, entre factions se battant pour un pouvoir devenu vacant. L’exemple libyen ne rassure pas sur ce point. Même en tablant sur une chute rapide du régime syrien, les rôles tenus par le Hezbollah libanais et éventuellement par l’Iran dans le soutien des forces loyalistes sont propices à une extension régionale du conflit. Et compte tenu des atrocités commises de tous côtés, l’hypothèse d’une réconciliation nationale ou régionale n’est pas vraiment envisageable à court ou moyen terme. Il est à craindre que les représailles ne continuent longtemps à faire de la Syrie un champ de ruines, pour une bonne partie du pays.

Le retour de la question des armes chimiques

L’information disponible sur les combats, les progrès ou les avancées étant largement indisponible ou manipulée par les deux camps, il ne reste que la question du matériel des différents belligérants, avec en premier lieu la question des armes. Concernant les armes chimiques, lorsque l’on additionne la certitude de l’existence d’armes chimiques en Syrie (entre les mains de qui est une autre question) et l’accumulation de témoignages faisant état de l’utilisation de produits avec, au minimum, des effets incapacitants, on arrive à une forte probabilité d’usage ponctuel d’armes chimiques. Comme expliqué dans une autre entrée sur ce site, le problème tient dans la difficulté à identifier les produits et à savoir qui est à l’origine de l’attaque. Sauf à localiser précisément l’origine d’un tir, ce dont les rebelles n’ont pas les moyens techniques, il est impossible de savoir qui tire. L’identification des déchets de tirs n’apportera rien étant donné que les rebelles pourraient s’être approvisionnés dans les arsenaux de l’Etat. Quant aux produits incriminés, des armes chimiques non-létales à forte dose peuvent provoquer les mêmes symptômes que des neurotoxiques à faible dose. La plupart des agents étant inodore, incolore et non persistant, il sera difficile d’acquérir des certitudes.

Le témoignage récent des journalistes du Monde est éloquent à ce sujet. Ils ont très probablement été confrontés à l’utilisation d’un obus de mortier chimique, mais lancé par qui ? Les deux camps disposent de mortiers et l’opposition syrienne pourrait également posséder quelques armes chimiques en provenance des arsenaux du régime tombés en sa possession. Récemment, la procureur suisse Carla Del Ponte, membre d’une commission d’enquête de l’ONU, avait fait part de « forts soupçons » d’usages de gaz sarin par les rebelles, avant d’être désavouée par l’ONU. Dans un cas comme dans l’autre, difficile de faire la lumière sur des événements fugaces par nature. Par contre il est certain que l’un des deux camps seulement a tout à gagner à ce que soit avéré l’usage d’armes chimiques.

A cela s’ajoute l’absence totale de volonté des capitales occidentales d'approfondir ce sujet, afin d’éviter d'affronter leurs propres contradictions : la fameuse « ligne rouge » de l’Europe et des Etats-Unis semble avoir fait quelques pas en arrière, et la liste des conditions pour une intervention s’allonge et se complique. Faut-il désespérer de cette inaction de la communauté internationale en Syrie ? Il serait illusoire de croire le débarquement de forces occidentales ou le bombardement de la Syrie amèneraient une paix rapide. Outre la nécessité de vaincre des forces armées syriennes encore puissantes (notamment en moyens anti-aériens), il faudrait éviter l’escalade régionale avec l’Iran, le Liban, et donc Israël, sans compter les réactions de la Chine et de la Russie. Afin d’éviter à la Syrie l’anarchie post-conflit et la bascule dans la guerre civile, il faudrait « occuper » le pays, en attendant la remise sur pieds d’institutions légitimes. Les précédents afghan, irakien et libyen ont de quoi nous inciter à la prudence sur notre capacité à encadrer le nation-building, et sur notre faculté à nous aliéner les populations locales. Quant à déployer des casques bleus en nombre, le Mali illustre, lui, la difficulté à y parvenir même quand tout le monde est d’accord. La « ligne rouge » des armes chimiques est un paravent pour masquer notre refus de nous impliquer en Syrie. Le reproche que l’on peut faire à la communauté internationale est celui d’une certaine hypocrisie, à ne pas vouloir avouer, qu’entre deux maux, elle espère avoir choisi le moindre.

Des armes pour contribuer au problème ou à la solution ?

Il n’est pas exclu que les décisions sur la levée prochaine de l’embargo sur les armes soient une compensation pour les reculades de la communauté internationale. Les armes sont devenues le prix de la non-intervention. Mais quels armes et pour qui est une question dont l’étude a été repoussée à l’été, au moins. Pour l’instant, les Etats européens se sont simplement mis d’accord sur les conditions d’utilisation de ces armes, utilisation sur laquelle ils n’auront plus aucun contrôle, ni droit de regard, une fois franchie la frontière syrienne. Il serait irréaliste de penser le contraire, mais le consensus en diplomatie est à ce prix. On ne sait pas encore si le vocable d’armes « défensives » sera repris, bien que ce concept soit totalement vide de sens, mais se pose la question de savoir quelles armes livrer aux rebelles. Il n’est pas envisageable de leur fournir des blindés lourds ou des hélicoptères. Mais des véhicules blindés légers, même non armés (les rebelles bricoleront rapidement des versions armées), aptes aux transports de combattants ou de blessés, seraient déjà une idée. Mais le cœur des besoins est clairement identifié : il s’agit d’armes anti-aériennes et anti-char. Légères et d’un encombrement réduit, ce sont des armes adaptées aux combats de rue, mais aussi à la contrebande.

Une fois encore, on peut questionner la finalité des « bonnes intentions » européennes. Les forces loyalistes étant en train de reprendre du terrain, il faudrait des envois massifs d’armements modernes pour renverser la tendance et espérer une conclusion rapide. Dans ces conditions, il ne serait pas surprenant de voir certains groupes « thésauriser » une partie de ces armes, pour discuter en position de force de leur place dans un futur gouvernement. Au pire, une partie de ces armes pourrait très facilement disparaitre vers le Liban ou vers l’Irak, où œuvrent des groupes terroristes ou reconnus comme tels. On sait déjà qu’Israël est très sensible sur la question des transferts d’armes vers le Liban. Il n’est pas sûr que la première puissance militaire du Moyen-Orient voie d’un bon œil l’arrivée d’armements susceptibles de la menacer ou de remettre en cause des équilibres régionaux fragiles.

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