La résilience alimentaire, fondement politique oublié
La résilience alimentaire territoriale désigne la capacité d’un territoire à garantir durablement l’alimentation de sa population face aux chocs économiques, climatiques ou géopolitiques. Elle repose sur une maîtrise minimale des ressources agricoles, des chaînes de transformation, des circuits de distribution et des conditions écologiques qui rendent cette production possible. Selon l’analyse de l’EPGE, cette résilience implique un périmètre clair de responsabilité politique : un espace, une population, des ressources et des décideurs capables d’arbitrer.
Or, les dernières décennies ont vu s’opérer une déconnexion progressive entre territoires et fonction nourricière. La spécialisation agricole, l’allongement des chaînes de valeur et la dépendance aux importations ont transformé l’alimentation en marchandise mondialisée, soumise aux logiques de prix et de flux plutôt qu’à une stratégie de sécurité. Cette évolution a fragilisé les territoires. Ils produisent parfois beaucoup, mais ne maîtrisent plus ce qu’ils consomment réellement, ni à quelles conditions cette alimentation peut être maintenue en cas de crise.
La résilience alimentaire n’est pas une question technique réservée aux experts. Elle est un choix politique. Décider de dépendre des marchés mondiaux pour nourrir sa population, c’est accepter que cette fonction vitale échappe en grande partie au contrôle collectif. À l’inverse, chercher à relocaliser, diversifier et sécuriser la production alimentaire revient à assumer pleinement une responsabilité régalienne.
Mercosur, un accord qui aggrave la dépendance
C’est à cette aune qu’il faut analyser la signature de l’accord Mercosur. En ouvrant largement le marché européen à des importations agricoles issues de pays dont les normes sociales, sanitaires et environnementales diffèrent profondément des nôtres, l’Union européenne accentue la mise en concurrence de ses propres systèmes agricoles. Elle fragilise des filières déjà sous pression et renforce une dépendance structurelle à des productions extérieures.
Du point de vue de la résilience alimentaire territoriale, ce choix est lourd de conséquences. Il éloigne encore davantage la production des lieux de consommation. Il accroît la vulnérabilité aux ruptures d’approvisionnement, aux tensions géopolitiques et aux arbitrages stratégiques de puissances étrangères. Il réduit la capacité des territoires européens à définir eux mêmes leurs priorités alimentaires, leurs usages des sols et leurs modèles agricoles.
L’EPGE rappelle que la sécurité alimentaire ne se mesure pas uniquement en volumes disponibles sur les marchés mondiaux. Elle dépend de la capacité d’un territoire à absorber les chocs et à maintenir la continuité de la fonction nourricière. En misant sur des importations massives plutôt que sur le renforcement des systèmes locaux et régionaux, l’Europe fait le choix inverse. Elle échange une souveraineté concrète contre une illusion d’abondance fondée sur la fluidité des échanges internationaux.
Ce choix n’est pas neutre. Dans un monde de plus en plus marqué par le retour des logiques de puissance, la dépendance alimentaire devient un levier de pression. Se rendre dépendant, c’est accepter par avance de subir. Loin d’être un gage de paix ou de stabilité, cette vulnérabilité organisée affaiblit la capacité de décision politique et expose les populations à des chocs dont elles ne maîtrisent plus les causes.
Une abdication politique sous couvert de pragmatisme
La signature du Mercosur s’inscrit dans un contexte européen marqué par l’hésitation et la peur de s’affirmer. Plutôt que d’assumer une stratégie de puissance fondée sur la maîtrise de ses besoins vitaux, l’Europe choisit l’adaptation passive à un ordre mondial de plus en plus impérialiste. Ce comportement, que l’on peut qualifier de lâche au regard des enjeux, repose sur une croyance dangereuse : celle que l’interdépendance économique suffirait à garantir la sécurité.
L’analyse de la résilience alimentaire territoriale montre au contraire que l’interdépendance non maîtrisée affaiblit. En renonçant à structurer politiquement sa fonction nourricière, l’Europe se prive d’un levier fondamental de souveraineté. Elle transforme une question vitale en simple variable d’ajustement commerciale.
Être autonome dans la gestion de sa production alimentaire n’est pas un repli. C’est le b a ba d’une nation capable de se projeter dans l’avenir. Refuser cette évidence, c’est accepter de ne plus gouverner pleinement. À travers le Mercosur, l’Europe ne signe pas seulement un accord commercial. Elle acte un renoncement stratégique majeur, celui de la maîtrise de sa subsistance. Dans un monde instable, ce choix pourrait s’avérer irréversible.