Les hypervilles du XXIe siècle, mode d’emploi



Publié par Solaine Legault le 28 Février 2018

En 2050, 70% de la population mondiale respirera l’air des mégapoles. Des hypervilles, les surnomme-t-on déjà. Une évolution inévitable, et donc une invitation à innover aujourd’hui pour inventer ces villes de demain. Et en France, ce ne sont pas les idées qui manquent.



 
Difficile encore de dire à quoi ressemblera exactement la société humaine dans trente ans. Mais les futurologues ont déjà une petite idée derrière la tête concernant nos villes. Plusieurs modèles se confrontent en partant des mêmes postulats. Le modèle français – et européen dans son ensemble – tend vers une société dite de « consumérisme vert ». Les enjeux sont simples et cruciaux : comme stipulé en 2007 lors du Grenelle de l’environnement, il va nous falloir diviser par quatre nos émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2050. C’est le fameux Facteur 4. Ce postulat de départ conditionne tout le reste.
 
Vers une nouvelle organisation urbaine
 
Certains chiffres donnent le vertige, et montre la dimension de l’enjeu qui s’offre à l’humanité toute entière pour les décennies à venir. Aujourd’hui, les villes représentent 3% de la surface du globe, mais consomment 75% des ressources de la planète et génèrent 80% des émissions de CO2. Chaque jour, la surface urbaine s’accroit de 110km2, soit la surface de Paris : à ce rythme, l’étendue urbaine aura triplé d’ici 2030. Vingt ans plus tard, en 2050, la Terre comptera 200 villes de la taille de New York, elles n’étaient que deux en 1950. Ces chiffres ne sont que des indicateurs, mais ils révèlent une vérité : l’homme va devoir repenser son modèle urbain et sa façon de vivre la ville sous peine d’étouffer.
 
En réalité, cette redéfinition a déjà commencé. A grande échelle ou par petites touches. Premier phénomène visible : les technologies urbaines vont connaître un essor fantastique, encore difficile à mesurer. Selon le MIT (Massachusetts Institute of Technology), leur marché représentera 20 milliards de dollars en 2020, soit le triple d’aujourd’hui. Trente milliards d’objets seront alors connectés : les villes vont se transformer en écosystèmes auto-organisés, à l’image d’un corps humain. « Nous devons nous demander ce que les villes font, et pas ce à quoi elles ressemblent ou comment elles grandissent, nuance dans la revue Science Luis Bettencourt, physicien à l’université de Santa Fe en Californie. Quand les humains se regroupent en colonies denses, il est clair qu’ils créent collectivement une dynamique capable de produire des résultats créatifs et économiques. La ville n’est pas qu’une agglomération de personnes, mais une agglomération de connexions entre les gens. Toutes les autres propriétés – les routes que nous construisons pour aller jusqu’aux autres, la densité requise pour le faire, les produits économiques et les idées que nous créons ensemble – découlent de ce fait. » L’un des grands chantiers tient en particulier à la mobilité urbaine. L’essor démographique et l’étalement des zones périurbaines vont allonger les déplacements des citadins, et les concentrer en certains points. Aujourd’hui axée autour de la voiture, cette mobilité va progressivement se transformer, les transports en commun propres, la mise à disposition de véhicules légers en libre-service et les zones piétonnes reprenant le pouvoir. Toutes ces réponses devront forcément être ecofriendly.
 
Mieux gérer nos ressources, une chance
 
La ville de demain sera belle et intelligente, ou ne sera pas. D’une obligation vitale découle donc une opportunité économique. De la COP21 à Paris en 2015 à la COP23 à Bonn de novembre 2017, les différents sommets mondiaux sur le climat le répètent : nous allons devoir changer notre manière de consommer l’énergie. Et en la matière, les idées fusent et prennent corps. Par exemple en matière d’éclairage des bâtiments : la start-up française Echy développe un procédé simple et intelligent de captation de la lumière naturelle du soleil, afin de l’utiliser dans tout un bâtiment via un réseau de fibre optique. « L’idée est née d’un projet étudiant, se souvient Florent Longa, directeur général d’Echy. Nous voulions apporter de la lumière à l’intérieur de salles de cours sans fenêtre. Notre technologie s’appuie sur un panneau qui capte la lumière du soleil en suivant son parcours dans le ciel. Il concentre cette lumière dans la fibre optique. Nous transportons donc la lumière du jour dans un bâtiment. Cette lumière est filtrée, il n’y a pas d’UV, elle n’est donc absolument pas nocive. »
 
La lumière et la gestion de l’espace et des ressources n’ont pas fini de nous étonner. Dans la banlieue de Lyon, une autre start-up française développe ce qui sera à coup sûr l’avenir de l’agriculture urbaine, et donc celui de notre alimentation. Le projet s’appelle la Ferme urbaine lyonnaise (FUL). Il s’agit d’un système de plantation verticale, en milieu clos et automatisé. Les plantations n’y ont pas besoin de sol, ni de lumière naturelle ou d’intervention humaine. Selon ses concepteurs, ce système permet de produire jusqu’à dix fois ce qu’un champ normal produirait. « Le projet, explique Philippe Audubert, PDG de FUL, c’est de nourrir le plus grand nombre avec un minimum de surface, de concilier la proximité de la production et le côté sain. » Ces cultures – conçues dans un environnement ultra protégé – sont beaucoup moins gourmandes en énergie que celles en plein air : 90% d’eau et de pesticides en moins. Un vrai pari sur l’avenir.
 
Autre aspect vital de ce « côté sain » : la qualité de l’air. Ici, point de science-fiction, la réalité des villes polluées par les particules fines nous a déjà mené au pied du mur. Une nécessité qui a poussé une autre start-up française, Partnering Robotics, à créer le premier robot intelligent capable de dépolluer l’air ambiant. Avec son faux air de R2-D2, ce droïde s’appelle Diya One. Son rôle : détecter la centaine de polluants atmosphériques et filtrer l’air d’un milieu clos. Son intelligence artificielle – imitation des réseaux neuronaux des chauves-souris – lui permet de « vivre sa vie » dans un milieu densément peuplé comme un grand magasin ou un aéroport. Il a d’ailleurs déjà été testé grandeur nature aux Galeries Lafayette à Paris. Mais ses fonctions ne s’arrêtent pas là. « Diya peut aussi rendre d’autres services, de surveillance contextualisée, comme voir si des lumières sont restées allumées, se félicite Ramesh Caussy, son inventeur. Dans les maisons, il peut aussi gérer toute votre consommation d’énergie. » Bienvenue dans le monde d’après.
 
Quelques grammes de beauté…
 
A plus grande échelle, l’hyperville de demain sera à la fois constituée de la ville d’aujourd’hui, rénovée, et de celle qu’il reste à construire. Et dans ce domaine, les entreprises tricolores ont leur mot à dire. « Un bâtiment intelligent doit d’abord être beau, explique Marc Villand, PDG d’Interconstruction. La place de l’esthétique sera fondamentale. Il est très important de travailler les jardins et les halls, qui ne doivent pas être des espaces impersonnels, mais au contraire constituer une première appropriation de l’espace. Dans nos projets, nous avons systématiquement une ou plusieurs œuvres dans chaque immeuble, conçue(s) comme un dialogue entre l’art et l’architecture, l’œuvre répondant aux concepts architecturaux. Pour le choix des artistes, nous laissons la place au hasard, aux choix personnels et aux coups de cœur. » Une approche résolument nouvelle et bien éloignée des constructions impersonnelles inhumaines des années 1960.
 
Depuis le début du XXIe siècle, une nouvelle esthétique urbaine est donc en train de s’affirmer comme une vraie tendance de fond. C’est valable pour l’art, comme pour les nouvelles formes de mobilier urbain ou les scénographies nocturnes. La ville va devenir peu à peu « créative ». Nouvelles technologies, végétalisation et espaces publics vont fusionner. Rendez-vous en 2050 pour voir si nous aurons bel et bien réussi à réenchanter nos cités.

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