Les « agents jetables » russes n’existent pas : ils sont mis à l’épreuve



Publié par Paul-Gabriel LANTZ le 23 Janvier 2026

Dans un texte publié le 21 janvier 2026, Kevin Riehle, maître de conférences en renseignement et sécurité internationale à Brunel University London, appelle explicitement à abandonner l’expression d’« agent jetable » pour qualifier certains recrutements russes récents. Son raisonnement, solidement étayé par l’histoire longue des pratiques soviétiques puis russes, met en lumière une erreur d’analyse persistante en Occident, aux conséquences opérationnelles bien réelles.



La première mission n’est jamais une fin

Emblem in GRU 02 - Wikimedia Commons
L’un des points centraux, et souvent mal compris, dans l’analyse des recrutements russes contemporains tient à une confusion fondamentale : l’objectif n’est jamais de recruter un agent pour une mission unique, vouée à l’échec ou à l’arrestation. Comme le rappelle Kevin Riehle, la logique des services russes s’inscrit dans une continuité doctrinale éprouvée, héritée de l’URSS, où la première mission n’est pas un aboutissement mais une étape préliminaire.
Dans la grammaire du renseignement clandestin, cette première tâche joue un rôle précis. Elle sert à tester l’agent : sa capacité à exécuter des consignes simples, à respecter des règles élémentaires de sécurité, à gérer la pression psychologique, à conserver le silence, à improviser sans sortir du cadre. Peu importe que la mission soit modeste, visible ou même maladroite. Elle n’est pas conçue pour produire un effet stratégique immédiat, mais pour évaluer un potentiel.

L’exemple Wiener : un contre-sens analytique

Le cas récemment révélé par The Insider et Der Spiegel illustre parfaitement cette mécanique. Le 22 janvier 2026, l’Allemagne a expulsé Andrei Mayorov, officier du renseignement militaire russe, officiellement en poste comme attaché militaire adjoint à Berlin. Officier de carrière du GRU, Mayorov était identifié comme le traitant d’Ilona Kopylova-Wiener, ressortissante russo-ukraino-allemande arrêtée à Berlin pour espionnage.
Née à Dnipro et dirigeante du cabinet Wiener & Partner, Ilona Wiener évoluait dans des cercles économiques et politiques allemands de haut niveau. Des photographies la montrent notamment à proximité de responsables politiques majeurs, dont Friedrich Merz, et lors d’événements liés à l’Ukraine, en présence du président Volodymyr Zelensky. Selon les enquêteurs allemands, elle aurait transmis des informations à Moscou, notamment sur les participants d’une conférence de l’OTAN organisée en 2023 à l’Hotel Adlon.
Surtout, Wiener cherchait à élargir son réseau. Elle s’était rapprochée d’anciens officiers de la Luftwaffe, dont un ex-responsable du centre d’essais de la Bundeswehr et un ancien officier affecté à la base aérienne de Büchel Air Base, site hautement sensible abritant des armes nucléaires américaines. Que ces tentatives aient ou non abouti est presque secondaire : ce qui importe, c’est la logique de projection à moyen terme.

Une montée en gamme méthodique et patiente

Lorsque le test initial est concluant, la suite est mécanique. L’agent est conservé, encadré, puis progressivement monté en gamme. De nouvelles missions lui sont confiées, plus complexes, plus sensibles, parfois après une phase de formation clandestine minimale. Le contrôle se resserre, la confiance augmente, les enjeux aussi. C’est ainsi que fonctionnent les services de renseignement, quels qu’ils soient.
À l’inverse, un agent arrêté dès sa première mission constitue un échec. Il représente une perte nette en temps, en ressources et en capital humain. Surtout, il dégrade l’environnement opérationnel en alertant les services adverses. L’idée d’agents volontairement recrutés pour être « grillés » n’a aucun sens du point de vue du contre-espionnage. Même dans un contexte de surveillance accrue et d’expulsions diplomatiques massives, les services russes raisonnent en rendement à long terme, pas en consommation immédiate.

Une erreur d’analyse aux effets pervers

C’est précisément pour cette raison que l’expression d’« agent jetable » est trompeuse. Il ne s’agit pas d’agents sacrifiés, mais d’agents testés. Certains échoueront, comme dans toute activité clandestine. D’autres seront arrêtés. Mais ceux qui franchissent cette première étape sont appelés à durer, à se professionnaliser et à accéder potentiellement à des missions bien plus sensibles.
Le danger analytique est là. En se focalisant sur les profils arrêtés, visibles et parfois médiocres, on en déduit à tort une logique de jetabilité. Cette lecture masque ceux qui passent sous les radars précisément parce qu’ils ont réussi leur test initial. Or l’histoire du renseignement montre que les agents les plus dommageables ne sont presque jamais les premiers identifiés, mais ceux qui ont eu le temps de s’installer, d’apprendre et de monter progressivement en puissance.

Autrement dit, la première mission n’est pas l’usage de l’agent, mais son examen d’entrée. Et dans la logique des services russes, comme dans celle de leurs prédécesseurs soviétiques, un agent qui réussit n’est jamais pensé pour servir une seule fois. Ignorer cette réalité, c’est accepter de ne voir que la partie émergée du problème

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