Les USA n’ont pas besoin du Groenland pour assurer leur sécurité



Publié par Paul-Gabriel LANTZ le 21 Janvier 2026

Le président américain Donald Trump a de nouveau évoqué l’hypothèse d’une annexion du Groenland, présentée comme une nécessité stratégique liée au déploiement du futur système de défense antimissile américain, baptisé Golden Dome. Selon cette lecture, l’île arctique constituerait une pièce maîtresse de la protection du territoire continental des États-Unis face aux menaces balistiques. Cette justification, souvent reprise dans le débat public, ne résiste pourtant pas à l’examen technique de l’architecture antimissile américaine actuelle et à venir. Paradoxalement, le programme Golden Dome tend précisément à réduire la dépendance des États-Unis vis-à-vis des infrastructures terrestres situées au Groenland.



Un sujet stratégique ancien

Donald Trump announces the Golden Dome missile defense system inside the White House Oval Office, May 20, 2025 - Wikimedia Commons
L’intérêt stratégique des États-Unis pour le Groenland dans le cadre de la défense antimissile balistique ne date ni de Donald Trump ni des débats contemporains. Il remonte aux années 1950, dans le contexte de la guerre froide, avec la mise en service en 1960 d’un premier radar d’alerte avancée sur la base de Pituffik, alors connue sous le nom de Thulé. Ce type de radar s’inscrit dans un dispositif plus large associant capteurs terrestres et spatiaux, destiné à détecter, suivre et caractériser un tir balistique dès ses premières phases.
Les satellites d’alerte précoce en orbite haute jouent un rôle essentiel dans la détection du départ de tir, mais leurs données restent insuffisamment précises pour déterminer une zone d’impact fiable ou fournir une solution d’interception. Ce rôle revient historiquement aux grands radars au sol, capables d’affiner la trajectoire, d’assurer la poursuite du cortège balistique et de discriminer les têtes réellement menaçantes des leurres et débris. Il convient toutefois de rappeler que le radar de Pituffik n’est pas optimisé pour la discrimination fine, en raison de sa bande de fréquence.

La contrainte physique des radars terrestres

Le principal facteur limitant des radars d’alerte avancée tient à leur implantation terrestre. Leur champ de vision est mécaniquement contraint par la courbure de la Terre, ce qui impose d’attendre que le missile ou son cortège franchisse l’horizon radar pour être détecté et suivi. Plus la zone de lancement est éloignée, plus cette détection est tardive, réduisant d’autant le temps disponible pour une réponse, qu’elle soit passive ou active.
C’est précisément pour pallier cette contrainte que les États-Unis ont déployé leurs radars en amont, sur des sites géographiquement avancés. Outre Fylingdales au Royaume-Uni et la base de Shemya dans les îles Aléoutiennes, le Groenland occupe une position privilégiée sur les trajectoires probables de missiles russes, mais aussi chinois, visant le territoire continental américain. À ce titre, le radar de Pituffik demeure aujourd’hui une composante importante de l’architecture antimissile américaine. Cette réalité opérationnelle n’implique toutefois en rien la nécessité d’une souveraineté américaine sur le territoire.

Golden Dome et la marginalisation progressive du facteur groenlandais

C’est ici que le raisonnement de l’administration Trump se fragilise. La base de Pituffik est exploitée par les États-Unis depuis plus de soixante ans, sans remise en cause de la souveraineté danoise, et le Danemark demeure l’un des alliés les plus fiables de Washington au sein de l’OTAN. Toute évolution capacitaire – renforcement des effectifs, modernisation des capteurs, déploiement de nouveaux systèmes – pourrait être négociée dans un cadre strictement bilatéral ou allié, comme cela se pratique déjà ailleurs.
L’hypothèse d’un déploiement d’intercepteurs exo-atmosphériques au Groenland est parfois avancée pour justifier une prise de contrôle directe du territoire. Là encore, l’argument ne tient pas : des systèmes comparables sont déjà installés en Pologne et en Roumanie, dans le cadre d’AEGIS Ashore, sans annexion ni transfert de souveraineté. La logique dite de “shoot-look-shoot” relève d’un choix opérationnel, non d’un impératif territorial.
Surtout, le programme Golden Dome marque une inflexion majeure vers une défense antimissile largement spatialisée. La montée en puissance de la constellation HBTSS, déployée en orbite basse, vise précisément à assurer la poursuite et la discrimination tout au long de la phase balistique ou planée, sans dépendre du passage dans le champ d’un radar terrestre. Cette évolution réduit mécaniquement le caractère critique des sites avancés comme Pituffik, sans les rendre obsolètes pour autant.
En définitive, alors que Donald Trump invoque la défense antimissile pour justifier ses velléités d’annexion du Groenland, le cœur même du programme Golden Dome affaiblit cet argumentaire. La justification stratégique apparaît davantage comme un habillage technique que comme une nécessité opérationnelle, laissant entrevoir des motivations d’une tout autre nature. 

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