Inde–Allemagne : un contrat de sous-marins à 8 milliards de dollars en gestation



Publié par Paul-Gabriel LANTZ le 21 Janvier 2026

New Delhi, janvier 2026. L’Inde et l’Allemagne se rapprochent d’un accord stratégique majeur portant sur la construction conjointe de six sous-marins conventionnels, pour un montant estimé à près de 8 milliards de dollars, dans le cadre du Project-75(I). Les négociations ont connu une accélération notable au tournant de janvier, en amont de la visite officielle du chancelier allemand Friedrich Merz à New Delhi les 12 et 13 janvier 2026.
La perspective d’un accord a été relayée par plusieurs sources internationales et confirmée par des échanges industriels ouverts entre Mazagon Dock Shipbuilders Limited et des représentants allemands.



Un programme naval structurant pour la marine indienne

Mazagon Dock Shipbuilders Limited delivers INS Mormugao to the Indian Navy 01 - Wikimedia Commons
Le Project-75(I) constitue le pilier de la modernisation sous-marine de l’Indian Navy. Il vise à remplacer une partie d’une flotte vieillissante et à répondre à la montée en puissance navale de la Chine et du Pakistan dans l’océan Indien.
Le programme prévoit la construction de six sous-marins conventionnels capables de rester immergés durablement, grâce à un système de propulsion anaérobie (AIP). Cette capacité permet de limiter le recours au schnorchel, de réduire la signature acoustique et d’accroître sensiblement la furtivité et l’endurance, éléments devenus centraux dans un environnement maritime de plus en plus surveillé.
La valeur globale du contrat, estimée à environ 8 milliards de dollars, inclut non seulement les plateformes elles-mêmes mais également l’ensemble des transferts de technologies nécessaires à une production locale complète.

Production à Mumbai et transfert de technologies sans précédent

Ce projet se distingue des coopérations précédentes par son niveau d’intégration industrielle. Les sous-marins ne seraient pas livrés clés en main : ils seraient construits à Mumbai, au sein du chantier naval public Mazagon Dock Shipbuilders Limited, en partenariat avec Thyssenkrupp Marine Systems.
Ce schéma s’inscrit pleinement dans la politique Atmanirbhar Bharat, visant à réduire la dépendance technologique extérieure et à structurer une base industrielle de défense autonome.
Si l’accord est finalisé, il s’agirait de la première fois qu’un industriel allemand transfère de manière aussi étendue ses technologies de conception et de construction sous-marine à l’Inde, marquant une inflexion majeure dans la relation bilatérale.

Le cœur du dossier : un pilotage administratif indien en profondeur

Derrière la négociation apparente, le véritable centre de gravité du Project-75(I) se situe au sein de l’appareil administratif indien, et plus précisément de la Defence Acquisition Wing du Ministry of Defence.
Entre 2021 et 2024Ajay Kumar, alors Defence Acquisition Secretary, a structuré l’ossature du programme. Sous son autorité, le cahier des charges a été stabilisé autour de trois exigences non négociables :
une capacité de plongée prolongée grâce à une propulsion anaérobie éprouvée, une construction majoritairement localisée en Inde, et un transfert de technologies étendu.
Ce cadre a mécaniquement réduit le champ des offres possibles et orienté le programme vers des industriels disposant de solutions matures.

Continuité du pilotage naval et verrouillage contractuel

À l’interface entre administration et forces armées, la coordination du segment naval est assurée par la DAW en lien étroit avec l’Indian Navy. Mazagon Dock Shipbuilders Limited est devenu le pivot industriel du dispositif, chargé de l’absorption technologique et de la montée en compétence locale.
Depuis 2024, ce pilotage opérationnel est repris par Rajeev Singhal, dont le rôle consiste essentiellement à préserver la cohérence entre la marine, le chantier public et le partenaire allemand, alors que le programme entre dans sa phase décisive.
Le verrou contractuel repose sur les Joint Secretaries (Acquisition), notamment Sanjay Kumar Mishra, responsables de sécuriser les clauses financières, calendaires et technologiques, avec des mécanismes de contrôle et de pénalités destinés à éviter toute dépendance stratégique durable.

Une succession sans inflexion stratégique

Le relais entre les concepteurs initiaux du programme et leurs successeurs n’a pas modifié la trajectoire. Le Defence Acquisition Secretary actuel, Anurag Bajpai, agit comme garant de l’atterrissage final d’un programme désormais largement verrouillé. Les marges de manœuvre sont aujourd’hui industrielles et calendaires, non politiques.
 
Derrière le futur contrat indo-allemand, le pilotage est avant tout indien.
Le cadre a été défini en amont par la Defence Acquisition Wing, la marine en a validé les exigences, et les industriels s’y sont adaptés.
Le Project-75(I) dépasse largement un simple achat de plateformes : il constitue un instrument de souveraineté industrielle, pensé pour transformer une technologie critique en capacité nationale durable, dans un contexte de compétition stratégique accrue en Asie du Sud

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