Histoire & curiosités : le lance-roquette nucléaire Davy Crockett



Publié par La Rédaction le 28 Mai 2013

Le domaine des armements compte parmi ceux dans lesquels l’homme déploie le plus d’imagination, avec parfois des résultats opérationnels surprenants et discutables. C’est le cas du lance-roquette nucléaire Davy Crockett, dont la diffusion revenait à descendre la possibilité d’usage du feu nucléaire au niveau du trinôme (ou presque).



C’est une époque que l’on a du mal à considérer aujourd’hui, sans tomber dans les pièges de l’anachronisme. A l’heure d’une prise de conscience généralisée des dangers et limites de l’usage du feu nucléaire et de progression du désarmement nucléaire, la prolifération tous azimuts d’armes nucléaires est clairement considérée comme aberrante. Mais au cours des années 1950, l’heure est à la course aux armements nucléaires, dont tout le monde a saisi la puissance mais dont personne n’a encore véritablement théorisé l’usage. A ce moment là, l’arme atomique est l’arme ultime, mais elle est surtout une arme faite pour servir. D’ailleurs on l’avait déjà fait deux fois. Le nucléaire est alors considéré comme utilisable partout : bombes d’avions, missiles air-sol, missiles nucléaires tactiques et stratégiques, obus d’artillerie, missile air-air (cas unique de l’AIM-26A Falcon du côté US) et même dans les premiers systèmes anti-missiles (missiles Galosh et Gazelle du côté russe). Dans l’hypothèse d’une conflagration nucléaire, les USA estiment alors le besoin à environ 150 000 armes nucléaires diverses. Plus de deux tiers auraient été destinées à un usage tactique, le reste se divisant entre l’appui aux forces alliées, les armes sol-air de défense et les missiles stratégiques. Ces estimations des besoins se fondent sur les analyses de l’époque, qui font ressortir, en cas de guerre nucléaire, un usage probable de plusieurs centaines d'ogives par jour, majoritairement sur le front européen. On imagine l’état final du Vieux Continent dans cette hypothèse. Il en produiront au final environ 11 500.
 
La gamme des armes nucléaires s’étendant dans toutes les directions, il est logique qu’elle finisse par atteindre l’infanterie. Le nucléaire tactique n’était pas prévu pour descendre aussi bas dans les échelons décisionnels, mais il a un temps été évoqué la possibilité de confier des armes nucléaires de très faible puissance à de simples chef de groupes d’infanterie ou du génie. Cette arme devait être suffisamment petite pour être servie et transportée par seulement trois hommes ou être montée sur une jeep. C’est chose faite avec le lance-roquette nucléaire Davy Crockett, officiellement baptisé M-28 (light en 120mm) ou M-29 (heavy en 155mm) Davy Crockett Weapon System, aussi trouvé sous l’appellation Nuclear recoiless rifle, ou « fusil nucléaire sans recul ». Les deux armes, en 120 ou 150mm, utilisent le même projectile M-388 de 279mm, la différence entre les versions n’étant pas la puissance mais la portée : 2 km pour le M-28, 4 km pour le M-29. Le projectile M-388 peut être équipé d’une charge conventionnelle, mais il est surtout connu pour emporter l’ogive nucléaire MK-54 (dont sera tirée l’ogive W-54 équipant les AIM-26A Falcon évoqué plus haut). Cette ogive est d’une puissance comprise entre 10 et 20 tonnes équivalent TNT (deux réglages possibles), ce qui la classe dans la catégorie des micro-nukes.
 
Le Davy Crockett a été déployé en Europe entre 1961 et 1971, date de son retrait de service. 2100 systèmes furent fabriqués mais certaines sources mentionnent la production de seulement 400 ogives nucléaires Mk-54. Cette arme était destinée à briser les formations de l’infanterie russe en progression ou à détruire en ville un pâté de maison. Elle disposait d’une fusée chronométrique qui interdisait le fonctionnement à moins de 300 mètres (!), alors que le seul rayonnement était mortel dans un rayon de 400 mètres autour du point d’impact. Le rayonnement était d’ailleurs considéré comme l’effet prédominant sur le terrain, l’explosion étant susceptible d’interdire l’accès à la zone d’impact pendant plusieurs jours pour des troupes non équipées de moyens de protection. L’armée russe étant notoirement plus préparée que l’Occident à se battre en ambiance NBC, il n’est pas sûr que cette tactique aurait eu les effets escomptés.
 
L’arme a bien sur des inconvénients tactiques : le lance-roquette est relativement imprécis et implique quasiment un tir « au jugé ». Avec une portée limitée à 2 ou 4 km, les servants de l’arme sont exposés aux retombées nucléaires selon le sens du vent. Mais le plus important est ailleurs : avec la prise de conscience du nucléaire de manière générale comme « arme de non-emploi » (en tout cas en premier), il devient impensable de laisser l’initiative du tir à des échelons aussi bas. L’arme a eu un parcours opérationnel assez limité, mais elle restera dans l’histoire des armements comme la plus petite bombe atomique jamais créée, et comme l’arme la plus puissante jamais mise à disposition de groupes de combat.

Sources :
Complete List of All U.S. Nuclear Weapons
M28 120mm Atomic Battle Group Delivery System (Light) M151A1D 4x4 Tactical Transporter / Launcher 'Davy Crockett'
Le bazooka nucléaire

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