Frappes dans la profondeur : à Istres, le Président Emmanuel Macron acte un tournant stratégique face à la menace balistique russe



Publié par Paul-Gabriel LANTZ le 19 Janvier 2026

En choisissant la base aérienne d’Istres pour ses vœux aux armées, le 19 janvier 2026, le Président de la République n’a pas seulement adressé un message de cohésion aux forces. Il a surtout clarifié, publiquement, la lecture stratégique française du tir russe d’Oreshnik de novembre 2024 et ouvert explicitement la voie à de nouvelles capacités de frappe conventionnelle dans la très grande profondeur. D’autant que la France est probablement le seul pays en Europe disposant d’une compétence reconnue en matière de conception de missile balistique.



Istres, un lieu et une date qui ne doivent rien au hasard

Voeux aux forces armées sur la base aérienne 125 d’Istres - Elysée
Le 19 janvier 2026, sur la base aérienne d’Istres, haut lieu de la dissuasion aéroportée et des essais stratégiques français, Emmanuel Macron a tenu un discours dont la portée dépasse largement le cadre rituel des vœux aux armées. Devant les aviateurs, les ingénieurs et les cadres militaires, le chef de l’État a affirmé que la France devait se « saisir de ces nouvelles armes qui changent la donne » et « avancer avec force sur les capacités de feu dans la très grande profondeur », des capacités appelées à accroître la crédibilité globale de notre posture stratégique et à épauler la dissuasion nucléaire.
Ce choix de mots, rare dans la tradition stratégique française, s’inscrit dans un contexte précis. Le Président a explicitement relié cette orientation à l’évolution du champ balistique européen et à la nécessité de tirer toutes les leçons des signaux envoyés par Moscou depuis le début de la guerre en Ukraine.

Le tir d’Oreshnik, un message reçu « cinq sur cinq »

La référence présidentielle vise un événement bien identifié : le tir du missile balistique Oreshnik par la Russie le 21 novembre 2024, en direction d’une cible située dans l’ouest de l’Ukraine, à proximité de Lviv. Ce tir, effectué sans charge nucléaire, avait surpris par sa nature même. Balistique, démonstratif, politiquement calibré, il ne relevait ni d’une nécessité militaire immédiate ni d’une simple escalade tactique.
À Istres, le Président a levé toute ambiguïté sur l’interprétation française de cet épisode. Le tir a été compris comme un message adressé aux pays d’Europe de l’Ouest, et non comme un simple avertissement à Kyiv. Selon ses termes, « il doit être reçu cinq sur cinq : nous sommes à portée de ces tirs ». En creux, l’Élysée reconnaît que la Russie a cherché à installer une zone grise stratégique, en démontrant sa capacité à frapper loin, vite, et de manière conventionnelle, sans franchir le seuil nucléaire.

Vers un missile balistique conventionnel français

Dans ce contexte, les propos présidentiels renvoient très clairement aux travaux en cours autour d’un missile balistique terrestre à charge conventionnelle, actuellement à l’étude chez ArianeGroup. Ce projet vise un vecteur de plus de 1 000 kilomètres de portée, doté d’une charge manœuvrante (MaRV), capable de pénétrer des défenses avancées tout en restant sous le seuil nucléaire.
Si le Président s’est gardé d’évoquer formellement une « dissuasion conventionnelle » — expression toujours proscrite dans le vocabulaire stratégique français — la logique est pourtant assumée. Il s’agit de combler un vide capacitaire devenu critique : la capacité à répondre de manière crédible à des frappes balistiques conventionnelles adverses, sans se retrouver prisonnier d’une alternative binaire entre inaction et riposte nucléaire.
Les conflits récents ont renforcé ce constat. Les échanges de frappes massives mais non nucléaires observés en 2024 et 2025 entre Israël et l’Iran ont démontré qu’un adversaire pouvait saturer, tester et user une défense sans jamais franchir le seuil atomique. Menacer d’une réponse nucléaire dans ce type de scénario apparaît à la fois peu crédible et stratégiquement risqué.

Gérer l’escalade pour préserver la dissuasion

C’est précisément ce point que le discours d’Istres met en lumière. La dissuasion nucléaire française reste centrale, mais elle ne peut plus être le seul outil de gestion des crises de haute intensité. Sans capacités intermédiaires, la France s’exposerait à une forme de paralysie stratégique, laissant à l’adversaire l’initiative de l’escalade. Il ne s’agit pas d’abaisser le seuil nucléaire, mais au contraire d’éviter qu’il ne soit contourné par des stratégies balistiques conventionnelles agressives.

Un signal stratégique pour la France et l’Europe

En assumant publiquement cette évolution, le Président acte un tournant majeur de la posture française. À Istres, il n’a pas annoncé un programme, mais il a verrouillé une orientation. Celle d’une France capable de frapper loin, de manière conventionnelle, rapide et maîtrisée, afin de restaurer une crédibilité dissuasive globale face aux nouvelles réalités balistiques.
Pour la France comme pour l’Europe, le message est clair : la dissuasion du XXIᵉ siècle ne se joue plus uniquement à l’ombre du feu nucléaire, mais dans la capacité à maîtriser l’escalade, du conventionnel profond jusqu’au stratégique ultime. 

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