Espace, quand l’Afrique prend sa destinée orbitale en main



Publié par Antoine Vandevoorde le 16 Septembre 2019

La conquête de l’espace et l’exploitation de ses possibilités ne sont pas l’apanage des seules grandes puissances. C’est ce dont témoignent de plus en plus de pays africains, orientant inéluctablement leur regard et aspiration vers les étoiles. Malgré un retard technique conséquent, l’Afrique entend aujourd’hui se donner les moyens de ses ambitions, se dotant progressivement de multiples leviers d’accession à la nouvelle frontière. Enquête sur une Afrique qui ne se contente plus de lever les yeux au ciel.



A l’origine, un club des nations spatiales africaines très fermé
 
Penser l’Afrique spatiale ne saurait se faire sans mention du rôle déterminant de deux nations pionnières dans le domaine, à commencer par l’Afrique du Sud. Dans le contexte de la conquête de l’espace extra-atmosphérique, le pays a peu à peu acquis un statut de référence continentale de par une stratégie alliant à la fois capacité technique et dimension symbolique. Pretoria conçoit en ce sens son premier satellite SunSat-1 dès 1992, pour un lancement en 1999 à l’aide de la NASA. Le pays persiste en ce sens avec plusieurs mises en orbite successives et notamment celle du ZACube-2, nanosatellite le plus avancé d’Afrique ayant pour objet l’analyse océanique et la prévention des catastrophes naturelles.
 
La promotion d’une politique spatiale volontariste constitue le socle de la réussite sud-africaine en la matière.  Celle-ci voit se concrétisée en 2010 avec la création de la South Africa National Space Agency. La SANSA se donne alors des missions allant de l’analyse météorologie à l’ingénierie satellitaire en passant par l’étude des champs magnétiques. L’agence devient rapidement incontournable sur le continent, étant même désignée début 2019 par l’Organisation internationale de l’aviation civile (ICAO) fournisseur exclusif de données météorologiques pour la région. Cependant, le statut de la puissance spatiale sud-africaine relève également d’un aspect symbolique fort. L’entrepreneur sud-africain Mark Shuttleworth devint en avril 2002 le premier « afronaute » après un séjour orbital payé 20 millions de dollars. Cet évènement est massivement médiatisé dans le pays et sur le continent, relayé même par le président Thabo Mbeki et Nelson Mandela.
 
D’autre part, un autre poids lourd africain se fait jour à la faveur des années 1990 : le Nigéria. Le pays, à l’inverse de son homologue sud-africain, prend le parti de créer très tôt une agence spatiale opérationnelle, la National Space Research and Development Agency – NASRDA dès 1999. L’agence devient pleinement fonctionnelle en 2001 et entreprend le lancement de son premier satellite Nigeriasat-1 en septembre 2003 en partenariat avec l’agence spatiale russe.  Abuja dénombre aujourd’hui cinq lancements de satellites avec des missions comprenant la prévention des catastrophes naturelles et les télécommunications (Nigeriasat et NigComSat). Jusqu’à peu, le club des nations spatiales africaines est cependant resté très fermé, ne comptant dans ses rangs qu’Afrique du Sud et Nigéria, rejoints plus tard par l’Égypte et l’Algérie. Jusqu’à un tournant majeur.
 
Le tournant historique de 2017
 
L’année 2017 représente une mutation conséquente pour l’accession de l’Afrique à l’espace. Les opportunités de cette aire dont bénéficient les pionniers continentaux créent une véritable émulation, amenant le quatuor originel à élargir ses rangs. Chronologiquement, le Ghana devient la cinquième nation africaine à accéder à l’espace en juillet 2017 de par le lancement de son premier satellite GhanaSat-1. Celui-ci véhicule une double dimension à la fois technique et de prestige en ce qu’il a entièrement été fabriqué dans le pays. Accra est pourtant rapidement rejoint par le Maroc, avec la mise en orbite de l’appareil Mohamed VI-A au mois de novembre. Enfin, c’est du côté de l’Angola que vient se clore cette année faste, avec le lancement d’AngoSat-1. En une année à peine, le club des nations spatiales africaines a presque vu son contingent doubler, témoignant d’un réel engouement.
 
Aujourd’hui, l’Afrique compte 35 satellites en orbite selon les données du rapport 2019 de Space in Africa. L’organisme livre de plus un chiffre intéressant, faisant état de 15 lancements réalisés ces quatre dernières années. Une réelle dynamique semble être à l’œuvre sur le continent, en atteste notamment un premier satellite kenyan lancé en 2018, ainsi qu’un autre rwandais en 2019. En termes de capacité satellitaire, ces nations africaines se classent désormais comme suit : Afrique du Sud (7 satellites), Nigéria, Algérie & Égypte (6 satellites), Maroc (3 satellites), Angola, Ghana, Kenya & Rwanda (1 satellite) pour un total de 32 appareils. De surcroît, plusieurs initiatives africaines institutionnelles (Regional African Satellite Communication Organization basée en Côte d’Ivoire) et privées (IntelSat) se sont également fait jour de par la mise en orbite de trois appareils (RASCOM-QAF1, RASCOM-QAF1R et New Dawn).
 
L’intérêt accru de l’espace est d’autre part particulièrement décelable au travers de l’émergence continue de nouvelles agences spatiales, ou de la réhabilitation stratégique d’anciennes structures d’observation. Ainsi, l’Afrique dénombre aujourd’hui les agences suivantes :


 

Note : malgré un satellite en orbite depuis mars 2019, le Rwanda ne possède pas d’agence spatiale nationale ou assimilée. Ce dernier a été lancé avec le concours de l’agence spatiale japonaise.
 
Une ambition qui transcende les frontières
 
Conscients de l’intérêt de plus en plus important pour les questions spatiales, les États africains, outre leurs aspirations nationales, ont fait le pari de la coopération sous l’égide de l’Union africaine. L’institution intergouvernementale a en ce sens adopté le 28 janvier 2018 le projet de création de l’Agence spatiale africaine – African Space Agency (ASA). La structure entend s’inspirer du modèle de l’Agence spatiale européenne (ESA) en faisant de la collaboration active entre pays membres le fer de lance du développement capacitaire spatial continental. L’ambition est en cela clairement énoncée : « Le développement spatial nécessite une technologie avancée et des moyens financiers considérables. Même si l’on touche parfois au régalien, les grands pays, plus avancés, doivent coopérer avec les petits. Le modèle de l’Agence spatiale africaine, c’est l’Agence spatiale européenne » explique ainsi Sékou Ouédraogo, ingénieur aérospatial et auteur de l’ouvrage L’agence spatiale africaine (L’Harmattan, 2015).
 
Cette initiative est avant tout une victoire politique, ayant enregistré un certain soutien de la part des États membres. De plus, l’Agence spatiale africaine a pour vocation de s’inscrire dans une vision plus large posée notamment par l’Agenda 2063 de l’Union sur le développement. Ainsi, celle-ci s’est donné pour missions de « promouvoir et coordonner la mise en œuvre de la politique et de la stratégie spatiales africaines, entreprendre des activités qui exploitent les technologies et applications spatiales pour le développement durable et l’amélioration du bien-être des citoyens africains ». D’autre part, l’Agence insiste dans ses statuts sur les thématiques scientifique, informationnelle, industrielle, de la gouvernance, de la gestion des ressources et de la coopération.
 
L’espace, remède aux afflictions africaines contemporaines ?   
 
Investir l’espace et dans l’espace ne relève plus que du rêve dans l’imaginaire collectif africain. De la classe politique aux citoyens, l’ensemble du continent souhaite l’accession rapide à la nouvelle frontière en ce que celle-ci offre de nombreuses opportunités, notamment en matière de développement. Ainsi, le déploiement satellitaire contemporain offre aux nations bénéficiaires de puissants outils pour endiguer d’une part les problématiques climatiques régionales. Ceux-ci relèvent tout d’abord de la possibilité de mieux juguler les conséquences des évènements de cet ordre, à l’instar des inondations sud-africaines de 2013. De plus, les satellites météorologiques offrent des données rendant possibles la prédiction des périodes de sécheresse ainsi que la découverte de moyens pour les éviter. Ce fut notamment le cas au Kenya, qui a mis au jour après analyse de données satellitaires issues d’acteurs privés l’aquifère du bassin de Lotikipi contenant 200 milliards de mètres cubes d’eau.
 
Outre les questions climatiques, les technologies orbitales prouvent de surcroît leur pertinence face à des enjeux de santé publique et de sécurité.  Concernant le premier domaine, il est avéré que l’observation satellitaire peut établir des connexions entre plusieurs phénomènes visibles et ainsi anticiper des cas d’épidémies telles que le paludisme. Jean-Yves le Gall, président du Centre national d’études spatiales (CNES) partage cette vision : « Il y a une corrélation entre les larves de moustiques qui propagent la malaria et les concentrations d’humidité. Grâce au satellite, quand on voit qu’il y a une forte humidité quelque part, cela indique que les moustiques vont s’y propager. Les pouvoirs publics peuvent donc anticiper ». Pour ce qui est du domaine sécuritaire, le Nigéria s’emploie avec la NASRDA à traquer les membres du groupe djihadiste Boko Haram à l’aide d’images prises en orbite, offrant une meilleure visibilité aux troupes engagées sur le terrain.
 
En outre, cet essor de l’intérêt spatial africain induit son lot de nouvelles opportunités dans un cadre diplomatique et géoéconomique. Les accessions multiples de nations africaines à a nouvelle frontière ont très majoritairement été réalisées dans le cadre de partenariats étroits avec des puissances spatiales historiques. 21 des 35 satellites africains ont notamment été fabriqués conjointement à des entreprises étrangères telles qu’Airbus Defense and Space et Thalès (France), China Great Wall Industry Corporation (Chine), RSC Energia (Russie) ou encore Surrey Satellite Technology Ltd (Royaume-Uni). Les mises en orbite successives ont également eu des externalités diplomatiques avec une coopération resserrée entre Etats dans le cadre des programmes et des lancements (majoritairement réalisés depuis Kourou, Yasni, Baïkonour et Chennai).
 
A terme, une véritable industrie aérospatiale devrait voir le jour sur le continent, confortant les nations africaines leur choix spatial. L’Afrique ambitionne en cela de devenir indépendante technologiquement. Le lancement de l’ASA par l’Union africaine en 2023 devrait conférer une certaine solidité quant à cette aspiration.

 
Pour approfondir le sujet des ambitions spatiales africaines :
 
BRAND SOUTH AFRICA, « South Africa’s ‘Afronaut’ back on Earth », Brand South Africa, 19 avril 2002
 
CIYOW Yassin, « L’Afrique à la conquête de l’espace », Le Monde, 26 avril 2019
 
DEVEAUX Jacques, « L’Afrique à la conquête de l’espace », France TV Infos, 26 janvier 2018
 
FRANCE 24, « 2017 fera date pour la politique spatiale en Afrique », France 24, 23 décembre 2017
 
SA NEWS, « Victory for South Africa space science », Business Tech South Africa, 14 janvier 2019
 
SA PEOPLE, « South Africa Launches Continent’s Most Advanced Nano-Satellite », SA People, 27 décembre 2018
 
SPACE IN AFRICA, « List of Space Agencies in Africa », Africa News, 22 juin 2018
 
SPACE IN AFRICA, « African Space Industry Annual Report 2019 », Africa News, 2019
 
UNION AFRICAINE, « Statut de l’Agence spatiale africaine », Union africaine – trentième session ordinaire de la conférence, Addis-Abeba, adopté le 29 janvier 2018

Dans la même rubrique :