De l’espionnage industriel à l’escroquerie, le scandale made in France chez Renault



Publié par Mégane Martin le 8 Avril 2019

Le 17 août 2010, la direction du Groupe Renault reçoit une lettre anonyme qui accuse trois cadres haut placés du groupe automobile au losange de faire fuiter des informations sensibles sur le programme VE qui concerne les futurs modèles électriques du constructeur, contre des pots-de-vin.



Très vite, l’affaire est médiatisée et les responsables politiques montent dans les tours, allant jusqu’à accuser Pékin d’être derrière cette tentative supposée d’espionnage industriel. Pourtant, après de multiples rebondissements, le Parquet de Paris conclut finalement à une vaste affaire d’escroquerie dont les principales victimes seraient finalement les trois cadres licenciés.
 
Comment une telle erreur a pu être commise au sein d’un groupe de cette envergure ? À qui en incombe la responsabilité ? Près de dix ans plus tard, l’affaire reste l’un des plus grands fiascos d’intelligence économique en France.
 
Les débuts de l’affaire
 
L’affaire débute en janvier 2011 avec la mise à pied brutale de trois cadres du technocentre de Renault situé à Guyancourt, là où sont conçus dans un secret absolu les véhicules de demain du constructeur français. Michel Balthazard, membre du comité exécutif, son adjoint Bertrand Rochette et Matthieu Tenenbaum, directeur adjoint du programme voiture électrique (VE), sont convoqués puis évincés très rapidement pour des faits d’intelligence avec des acteurs extérieurs.
 
Ces accusations sont d’autant plus surprenantes qu’ils cumulent tous trois de nombreuses années au sein de l’entreprise et une conduite irréprochable de l’aveu même de ceux qui ont pu travailler avec eux. La nouvelle est donc un choc pour les autres salariés, qui peinent à croire que leurs collègues puissent être coupables des faits qui leur sont reprochés.
 
Un emballement médiatique et politique d’ampleur
 
Très vite, la presse s’empare de l’affaire et la machine médiatique s’emballe. Et pour cause ; après les cas d’espionnage industriel qui ont secoué Michelin en 2008 ou le groupe Bolloré en 2000, l’ambiance est à la paranoïa généralisée. La direction générale de Renault confirme qu’elle est la cible d’une attaque d’ampleur, par le biais de Patrick Pélata, directeur général délégué, et accuse fermement les trois cadres d’agir pour le compte d’agents extérieurs. Carlos Ghosn ira même jusqu’à déclarer au journal télévisé de TF1 qu’il a des « certitudes » sur la culpabilité de ses ex-salariés.
 
Un nouvel élément vient compliquer l’affaire quelques jours plus tard lorsque Le Figaro, se basant sur une note interne de la DCRI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure), affirme que l’enquête prendrait une nouvelle tournure avec l’implication potentielle de la Chine. S’ensuit un démenti rapide de Pékin, qui juge insensée et dangereuse cette accusation portée à son encontre. La crise diplomatique est amplifiée par les déclarations des responsables politiques français en place ; ainsi, Éric Besson, ministre de l’Industrie du gouvernement Sarkozy, ira jusqu’à parler de « guerre économique » pour décrire l’attaque supposée envers la marque au losange.
 
L’enquête au point mort
 
Dans les mois qui suivent, malgré l’apparente certitude dont fait preuve la direction de Renault quant à l’attaque dont elle se dit être victime, l’enquête patine par manque de preuves tangibles et le doute s’installe. La Direction Protection du Groupe (DPG) du constructeur automobile refuserait même de partager certaines informations à la DCRI, ce qui poussera cette dernière à effectuer une perquisition au siège de Guyancourt en février.
 
Le groupe est mis dans une situation plus inconfortable encore lorsque Le Canard Enchaîné dévoile que Renault a employé une officine privée, Geospour, pour enquêter sur les faits en août 2010 pour une somme de 50 000 euros, sans avoir pour autant pu mettre à jour d’éléments à charge contre les ex-cadres accusés. Aucune trace non plus des supposés comptes en Suisse de ces derniers, par l’intermédiaire desquels ils auraient reçu les pots-de-vin versés en échange des informations divulguées.
 
Une vaste affaire d’escroquerie mise au jour
 
Après des mois d’enquête infructueux, le groupe doit se rendre à l’évidence : il n’y a aucun élément qui appuie les accusations d’espionnage industriel qui ont été brandies à l’égard des trois ingénieurs. La médiatisation extrême du scandale force les dirigeants à présenter leurs excuses publiques aux trois anciens salariés, qui se voient offrir des réparations financières et leurs anciens postes dans le groupe ; un seul des trois cadres accusés à tort acceptera d’ailleurs de reprendre sa position. Plusieurs dirigeants sont évincés à la suite de l’affaire, et Carlos Ghosn obtient de justesse son maintien au cours d’une assemblée générale extraordinaire où les actionnaires lui renouvellent leur confiance.
 
Une question subsiste pourtant : qui est l’instigateur de cette fausse affaire d’espionnage et comment lui a-t-elle profité ? Il semblerait que ce soit plusieurs associés, et notamment Dominique Gavrey, un ancien responsable de la sécurité chez Renault, qui auraient monté ces fausses accusations pour détourner des fonds liés aux dépenses du groupe pour les besoins de l’enquête interne. Cette escroquerie organisée ne serait pas une première puisque suite à l’éclatement de l’affaire, un autre ex-salarié de Renault, licencié dans des conditions similaires quelques années plus tôt, décide de porter plainte contre le groupe automobile à son tour, persuadé d’avoir été trompé de la même manière.
 
L’espionnage industriel, une menace très sérieuse pour les grands groupes
 
Ce qui transparaît néanmoins de cette affaire rocambolesque, c’est le sérieux avec lequel sont prises ces menaces par les directions d’entreprise et les responsables politiques. Pour des groupes industriels d’envergure comme Renault, où la R&D est un enjeu éminemment stratégique, l’espionnage industriel est une menace extrêmement sérieuse, dans la mesure où les technologies développées sont la source des avantages comparatifs futurs de l’entreprise face à sa concurrence. C’est ce qui explique l’ampleur qu’a pu prendre l’affaire et la vitesse à laquelle on a brandi des accusations contre les espions supposés. Quand il s’agit d’intelligence économique, l’intellect semble parfois précisément mis de côté au profit de l’émotion.

Dans la même rubrique :