AIRBUS-BOEING : Sommes-nous arrivés au point de non retour de la guerre économique ?



Publié par Emma Caillet le 27 Juin 2022

Subventions du gouvernement, espionnage industriel, affrontements devant l’OMC depuis 2004… Les deux géants de l’aéronautique Airbus et Boeing se livrent une guerre économique sans merci depuis les années 1980. Les deux compagnies, qui représentent 90% du marché mondial des avions commerciaux, ont déployé de manière précoce les méthodes d’intelligence économique pour maintenir leur hégémonie et essayer de faire mieux que l’autre. Malgré le « cessez-le-feu » décidé en juin 2021 par l’Union Européenne et les États-Unis, l’intelligence économique reste plus que jamais un outil majeur pour Airbus et Boeing qui font face aux nouveaux enjeux du 21ème siècle : réchauffement climatique, remise en cause de leur modèle, montée des concurrents asiatiques… La guerre ne s’arrête pas là



Une guerre de l’information ancienne et efficace
 
La guerre de l’information entre Airbus et Boeing date des années 1980, lorsqu’Airbus s’affirme avec l’A320 comme concurrent sérieux du Boeing 737. L’intelligence économique est alors employée à grande échelle, comme nous avons pu le constater en 2008 avec la fuite du rapport de 46 pages « Boeing 787 : Lessons Learnt » sur le site Flight Global. Il est signé Burkhard Domke qui était à l’époque le directeur « intelligence ingénierie ». Ce rapport confidentiel écrit par Airbus détaille minutieusement les failles du Boeing 787. Il mentionne notamment le surpoids de quatre tonnes et demie de l’avion, les retards de livraison, et dénonce les performances des moteurs GE Genx et Rolls Royce Trent 1000 utilisés. Le rapport critique aussi la place des sous-traitants dans la chaîne de production du Boeing, qui selon Airbus, est excessive et n’est pas assez sous contrôle.
 
Cette fuite a entraîné de sérieuses questions concernant la source d’information du rapport : s’agirait-il plutôt d’espionnage industriel que de méthodes d’intelligence économique ? En effet, la précision des informations secrètes récoltées par Airbus porte à croire que la limite entre les deux a été franchie. Cependant Airbus a affirmé que toutes les informations de cet ouvrage venaient de sites internet, des présentations et des discours de l’avionneur américain. Et Boeing n’a que très peu réagi à la suite de la fuite. Cela dit, il y a toujours eu une sorte de flou autour de cette guerre de l’information puisque le secteur est très secret et que peu de communications sont faites sur leur conflit. Mais ce qui est clair, c’est qu’avec les médias d’aujourd’hui il est possible d’accéder à toutes sortes d’information secrète de manière relativement facile, leçon qu’Airbus et Boeing vont devoir retenir dans le futur s’ils veulent éviter ce genre d’incident.
 
Néanmoins, cela laisse supposer qu’Airbus a agi légalement. Ce qui démontre une agilité remarquable du maniement des outils de l’intelligence économique et de ses étapes : savoir récolter un grand nombre d’informations stratégiques notamment sur internet et maîtriser au mieux l’ensemble des paramètres connus pour produire un rapport complet. Il semble y avoir eu, plus qu’une veille, une véritable stratégie d’investigation puisque le rapport porte sur un fait extrêmement précis, les failles du Boeing 787. Plus particulièrement, il s’agit de « competitive intelligence » : avoir la bonne information au bon moment, de la bonne « personne », pour prendre les bonnes décisions et tirer les bons enseignements c’est-à-dire dans ce cas bien retenir les erreurs commises par Boeing pour ne pas les reproduire, et peut-être aussi tenter de décrédibiliser Boeing. Dans ce cas, le rapport est clair : la leçon majeure retenue par Airbus est que le recours excessif aux sous-traitants a été particulièrement néfaste pour le Boeing 787 : ces partenaires ne sont pas suffisamment encadrés et n’ont pas toujours les moyens de faire face aux délais exigés par Boeing. Cela conduit à des retards de livraisons, ou pire à des fragilités dans la construction.
 

La business intelligence au cœur de la stratégie d’Airbus et de Boeing
 
Au-delà de cela, la business intelligence est de plus en plus mise en avant chez Airbus et Boeing. En effet, chacune des compagnies s’est dotée de « business intelligence analysts ». Leurs responsabilités sont de suivre et d’analyser la stratégie des concurrents ainsi que les marchés (par exemple pour Airbus celui des avions commerciaux, de la défense et de l’aérospatiale et des hélicoptères) à travers une veille sur internet. Ils sont ensuite censés écrire et publier des rapports de veille ainsi que des notes d’analyses pour les clients internes.
Ces rapports démontrent l’utilisation de la veille permanente dans les deux entreprises ; les responsables observent l’environnement et font remonter l’information de façon régulière.
 
Il y a aussi un vrai travail de coordination au sein de la business intelligence team : les membres mettent en lien leur équipe, la finance de l’entreprise, la transformation digitale, pour permettre d’être plus efficace. Ils construisent, de plus, des outils pour soutenir les chaînes de production et les analyser. Il semble bien qu’on ait passé le point de non-retour de la guerre informationnelle entre les deux compagnies, puisqu’elles sont sans cesse en train de scruter la concurrence.
 

L'urgence de la transformation dans ce secteur : encore plus d'intelligence économique ?
 
Airbus et Boeing se trouvent dans une situation difficile, que la crise du COVID-19 n’a fait que mettre en avant. Les deux géants ont été obligés de réduire leurs livraisons : le premier a livré 566 appareils en 2020 soit un tiers de moins que l’année précédente et le deuxième 157 contre 380 en 2019. Leurs chiffres d’affaires ont baissé respectivement de 29% et 24% en 2019. Pour se remettre de la crise, ils ont tout intérêt à s’appuyer encore plus sur l’intelligence économique afin d’améliorer leur compétitivité et leur productivité. Et cela va de pair avec la transformation digitale. Par exemple, Airbus a créé en 2017 la plateforme « Skywise » afin que les compagnies aériennes clientes puissent transmettre l’information ensuite utilisées pour d’autres services, par exemple des services de maintenance prédictive. On voit donc de nouveaux outils mis en place pour la collecte dans le cadre de la veille. Boeing a construit son unité d’analyse et de business intelligence de telle sorte qu’il y ait plus un travail d’interprétation de l’information que de recherche. Pour ce faire a été créée une base de données qui permet de « résoudre les problèmes avant qu’ils deviennent des problèmes ». Le but est d’exploiter l’information avant que celle-ci devienne obsolète. Ainsi, les deux compagnies ont bien l’intention de continuer à recourir à l’intelligence économique de façon de plus en plus pointue et élaborée, notamment avec la digitalisation et le big data.
 
Par ailleurs, de plus en plus de compagnies internationales viennent concurrencer les deux géants de l’aéronautique. Comme l’avionneur chinois Comac, qui avec le C919 a créé un concurrent de l’A320 et du B737. Il y a donc une nécessité de faire face à cette concurrence, si Airbus et Boeing veulent rester sur le podium. C’est pourquoi malgré la trêve de cinq ans annoncée par l’Union Européenne et les États-Unis  en juin 2021 concernant les subventions illégales, une guerre officieuse se maintient entre les deux avionneurs.  Les droits de douane punitifs sont suspendus, mais les États maintiennent leurs importantes subventions. Dans le pôle stratégique de l’aéronautique, il est clair qu’ils doivent continuer à investir. L’intelligence économique permet alors un pilotage stratégique entre l’État et l’Entreprise, afin de subventionner à bon escient.

Dans la même rubrique :