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L’affaire du lieutenant-colonel Nut, ou le mystère d’un espion de la DGSE assassiné sur la RN 202




Publié par La Rédaction le 18 Décembre 2025

Le 15 février 1983, au petit matin, le corps d’un officier français d’une cinquantaine d’années est découvert dans la neige, au bord de la nationale 202, près de Rigaud dans les Alpes-Maritimes. Il s’appelle Bernard Nut, il est lieutenant-colonel et chef du poste métropolitain de la DGSE à Nice, c’est-à-dire le responsable du renseignement extérieur sur l’ensemble de la Côte d’Azur et une partie de l’arc méditerranéen. Très vite, le drame est présenté comme un suicide. Quarante ans plus tard, tout indique au contraire un assassinat, resté impuni, et l’affaire est devenue l’un des grands mystères de l’histoire récente des services français.



Un officier de premier plan au cœur des opérations extérieures de la France

Bernard Nut, officier de la DGSE assassiné - Wikimedia Commons
Bernard Nut, officier de la DGSE assassiné - Wikimedia Commons
Né en 1935 dans une famille d’officiers, pupille de la Nation après la mort de son père « mort pour la France », Bernard Nut s’engage très jeune, passe par l’école des sous-officiers de Cherchell, sert en Afrique du Nord, puis rejoint le SDECE, ancêtre de la DGSE, au début des années 1960. Il est affecté successivement au secteur Afrique, puis en Asie du Sud-Est, il échappe plusieurs fois aux Khmers rouges, avant d’être envoyé en mission clandestine en Afghanistan au début des années 1980, juste après l’invasion soviétique. De retour en Europe, il devient en 1980 chef du poste métropolitain de recherche à Nice, poste qui couvre le sud-est de la France, le nord de l’Italie et plusieurs pays méditerranéens. 

La nuit du 15 février 1983 : un cadavre dans la neige, un revolver et une scène qui ne colle pas

Ce 15 février 1983, vers 7 h 40, deux employés de l’Équipement découvrent, près du carrefour des gorges du Cians, le corps d’un homme gisant face contre terre à quelques centimètres d’une Peugeot 305 verte garée sur une aire de stationnement. Sa tête présente un « fracas de la boîte crânienne ». À proximité, un revolver Smith & Wesson .357 Magnum, des douilles percutées et des cartouches non tirées jonchent le sol. Dans la voiture, le contact et l’autoradio sont restés allumés, le réservoir est vide, les portes passagers verrouillées. Les papiers d’identité révèlent qu’il s’agit du lieutenant-colonel Bernard Nut, officiellement directeur d’un discret « bureau d’études alpines » – sa couverture de chef de poste DGSE. 

La DGSE pousse la thèse du suicide, mais la justice ouvre pour assassinat

Dès l’annonce du décès, des « sources officielles » évoquent un suicide, scénario repris par une partie de la hiérarchie militaire et des services. La SRPJ de Nice, chargée de l’enquête, s’oriente rapidement dans ce sens, malgré les interrogations des proches et de certains policiers. Mais la presse locale et nationale doute : Le Matin titre sur « le suicide de l’espion, deux balles de trop », tandis que Le Monde souligne que le suicide « n’est pas prouvé ». Le 10 mars 1983, le juge niçois Pierre Lasfargue ouvre au contraire une information judiciaire pour assassinat contre X, estimant que trop d’éléments matériels contredisent la thèse d’une mort volontaire. 

Les expertises balistiques font voler en éclats la version officielle

À force d’expertises balistiques et de reconstitutions, l’hypothèse du suicide s’effondre. La DST, à laquelle le juge finit par confier l’enquête après avoir dessaisi la PJ de Nice, réalise notamment une centaine d’essais de chute de l’arme et conclut qu’il est matériellement impossible que Nut se soit donné la mort avec ce revolver dans les conditions constatées. Surtout, la composition métallique des éclats de balle retrouvés dans son crâne ne correspond pas à celle des munitions restées dans le barillet de son arme, ce qui implique qu’un tir extérieur, d’une autre arme, est à l’origine du coup fatal. En 1985, un complément d’expertise confirme officiellement que l’agent a été tué par une arme différente de la sienne et le directeur de la DGSE, le général Imbot, admet par écrit que Bernard Nut est « mort dans l’exercice de ses fonctions ». 

Une victime « en mission sensible » et un rendez-vous probablement piégé

Plusieurs témoins accréditent l’idée que Nut était engagé, dans les jours précédant sa mort, sur une mission délicate, liée au Proche-Orient. Le commissaire Bernard Aufan, alors responsable des investigations à la DST, raconte qu’il l’avait trouvé particulièrement préoccupé et que l’officier lui avait demandé des moyens techniques, notamment un étui permettant de dissimuler une arme sous la colonne de direction de sa 305, en vue d’une rencontre potentiellement dangereuse. Un autre officier, le colonel Oleg Ionnikoff, rapporte qu’à peine quatre jours avant sa mort, Nut lui confiait être sur « une grosse affaire qui allait faire du bruit ». Les magistrats, comme les policiers, en viennent à penser que le colonel a accepté un rendez-vous avec un interlocuteur de confiance sur cette aire isolée, ce qui suggère un guet-apens organisé par un familier ou un partenaire de travail. 

Secret-défense, manœuvres et non-lieu : la vérité enterrée

Tout au long de l’enquête, les juges se heurtent à la DGSE et au secret-défense. Le service tente de mettre en avant un profil psychologique fragile, des lettres intimes évoquant le suicide, et fait courir l’idée d’un colonel dépressif, alors même que des témoins, y compris au sein de son secrétariat, se contredisent sur cet aspect. La DGSE fait aussi retirer pendant des mois toute photo officielle de l’officier, officiellement pour protéger ses sources et contacts à l’étranger. Malgré la qualification d’assassinat et la conviction des magistrats qu’il s’agit d’un homicide commis par un proche, les investigations n’aboutissent à aucun mis en examen. Le 1er juillet 1992, le dossier est refermé par une ordonnance de non-lieu pour assassinat par préméditation ou guet-apens. 

Le combat de la famille et la chape de plomb du secret-défense

Vingt-cinq ans après les faits, en 2008, Bruno Nut, magistrat et fils du colonel, demande officiellement au ministre de la Défense et au directeur de la DGSE la levée du secret-défense sur le dossier, convaincu que son père a été éliminé au cours d’une mission sensible et que des personnes liées au service sont impliquées de près ou de loin dans sa mort. Le Monde relaie alors son appel, mais ni le gouvernement ni les services ne donnent suite : aucune levée, même partielle, n’est accordée, et le dossier reste enfermé dans les archives officielles. En 2022–2024, plusieurs émissions de radio, enquêtes de presse et articles, notamment sur RTL, dans la presse locale niçoise ou sur des sites d’investigation – remettent l’affaire en lumière, sans parvenir à briser la chape de silence. Les procédures étant prescrites, les chances de réouverture judiciaire sont aujourd’hui quasi nulles. 

Pistes, zones d’ombre et portée de l’affaire Nut

Sur le mobile, les hypothèses abondent : règlement de comptes lié à une opération clandestine au Proche-Orient, affaire sensible sur la Côte d’Azur mêlant services étrangers, réseaux politico-financiers ou criminalité organisée, conflit interne au sein des services, fuite d’informations sur une opération en cours… Rien n’a jamais été confirmé, et les rares éléments disponibles sont couverts par le secret-défense ou noyés dans les manœuvres de désinformation inhérentes au monde du renseignement. L’affaire du colonel Bernard Nut reste ainsi une énigme emblématique : celle d’un officier supérieur du renseignement français, tué en service, officiellement reconnu comme tel, mais dont ni les circonstances exactes de la mort ni les commanditaires n’ont été identifiés. Elle illustre crûment la tension permanente entre raison d’État, protection des sources et quête de vérité judiciaire, un équilibre qui, dans ce dossier, a tourné au bénéfice du silence.



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