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Tractations sous-marines



Publié par Roxane Lauley le 9 Octobre 2014

En juillet dernier, l’Australie et le Japon ont signé un accord commercial. Depuis, les rumeurs enflent concernant l’achat de sous-marins japonais par Canberra. Un événement plus significatif qu'il n'y parait, autant pour le Japon que pour l‘Australie, et susceptible de changer la donne sécuritaire dans la région. Décryptage.



L'Hakuryu (SS-503), troisième sous-marin produit de la classe Soryu, en visite à Pearl Harbor en février 2013 (sous licence Creative Commons)
L'Hakuryu (SS-503), troisième sous-marin produit de la classe Soryu, en visite à Pearl Harbor en février 2013 (sous licence Creative Commons)
Un tournant historique pour le Japon

Ce qui est particulièrement marquant dans cette affaire, c'est que le Japon se transforme officiellement en vendeur d’armes. Ceci apparaît comme en totale contradiction avec la Constitution pacifiste, adoptée dans le contexte après-guerre. Car depuis 1967, le Japon prohibe la vente d’armes aux pays communistes, à ceux faisant l’objet de sanctions des Nations-Unies et ceux impliqués dans des conflits internationaux Cette année, le Japon aurait rédigé un projet de directives visant à lever son embargo vers les parties prenantes à des conflits internationaux. Autre signal en ce sens, les révélations de la presse israélienne sur les ventes d’armes japonaises réelle ou supposées à Tel-Aviv (l’an passé, les F-35 de Lockheed Martin achetés par Israël contenaient notamment des composants produits au Japon). Le contexte stratégique nippon semble en pleine mutation.

Un nouveau concurrent sur le marché des sous-marins ?

Le savoir-faire japonais en matière de sous-marins est incontestable : les armes sous-marines ont toujours été considérées comme des priorités dans l’arsenal militaire japonais. A la quatrième place sur l’échiquier des marines nationales (déclassant la Royal Navy), le Japon se distingue ainsi avec les groupes Mitsubishi Heavy Industries et Kawasaki Shipbuilding Corporation qui produisent les submersibles de la classe Soryu (avec le concours de Kockums, propriété de Saab, pour le système de propulsion). Ainsi, les Soryu se présentent comme les sous-marins conventionnels les plus avancés sur le marché. Ces 84 mètres déplacent 4 200 tonnes en plongée et atteignent les 25 nœuds pour 550 mètres d’immersion. Ses six tubes lance-torpilles (30 torpilles, mines et missiles) constituent un armement redoutable. Très automatisé, ce navire dispose d’une propulsion anaérobie Stirling et d’une électronique de pointe.

L’assouplissement de la législation jusqu’à lors restrictive en matière d’exportation d’armement, va nécessairement changer la donne pour les industriels japonais de l’armement. Un possible impact sur le paysage concurrentiel est envisageable, surtout s’agissant des produits concurrents allemands et français sur certains marchés. Dans le cas australien par exemple, des demandes avaient été faites auprès du groupe français DCNS, sollicité pour le Scorpène ainsi qu’auprès de l’espagnol Navantia et de Howaldtswerke-Deutsche Werft GmbH, filiale de l’allemand ThyssenKrupp. Néanmoins, l’engin nippon est plus grand et plus cher que ses concurrents européens. En outre, les Européens ont un système de marketing et de service après-vente de leurs sous-marins bien rodé. Aussi, le sous-marin japonais se prédestinerait à des pays relativement grands et riches de la région d'Asie-Pacifique mais également allié avec les Etats-Unis. Car les Soryu sont notamment dotés de missiles américains Harpoon. L’exportation des Soryu s’inscrit donc dans la sphère d’influence des Etats-Unis (ce qui exclut toute menace pour les intérêts russes et donc pour l’Inde et le Vietnam qui se sont doté de sous-marins de classe Hanoi). Ainsi, l'Australie semble bel et bien le client le plus évident.

Le dilemme australien

« Ce que nous voulons, c'est un sous-marin conventionnel avec la puissance et la vitesse d’un sous-marin nucléaire ». Voilà ce qu’évoquait en début d’année, le ministre de la défense, David Johnston lors d’une conférence au nom sans équivoque, « The Submarine choice ». Déjà, le dernier Livre blanc sur la défense australienne (publié en 2013) réaffirmait la nécessité de doter le pays de 12 sous-marins à propulsion classique. Le projet s’annonce comme le plus ambitieux (et donc le plus coûteux) de l’histoire du pays. Il est notamment prévu de remplacer les sous-marins de classe Collins à l’horizon 2030. Ces sous-marins ne répondraient plus aux exigences des opérations militaires pour cause de limitations opérationnelles liées à la plate-forme et au système de combat ainsi qu’au design.

Face aux débats, le choix s’est porté sur le Soryu de fabrication japonaise. Or, ce transfert technologique, fruit de 30 ans de recherche nippone, est controversé. Déjà pour de nombreux Japonais, leur technologie ne devrait pas être exportée. De plus, l’Australie risque de beaucoup perdre dans ce marché historique plutôt que de s’assurer une position confortable. En effet, la construction de ces concentrés technologiques se ferait au Japon. Cette perspective promet d’être fructueuse pour l’économie japonaise, moins pour l’industrie et l’emploi australiens. Une petite entorse au Livre Blanc australien qui promettait que ces sous-marins seraient assemblés dans le sud de l’Australie et alimenteraient les chantiers navals nationaux. Mais la fabrication par l’ASC Adelaïde coûterait deux fois plus cher qu’une fabrication sur l’archipel. Le dilemme de l’Australie frôle les 60 milliards de dollars. Le gouvernement tente de justifier son choix par les restrictions budgétaires nécessaires.

Par ailleurs, la question centrale porte sur la stratégie navale de l’Australie pour les 50 prochaines années. Le deal scellerait une nouvelle alliance entre Tokyo et Canberra, car au-delà de l’aspect économique, la question d’une alliance stratégique est posée. Les Australiens doivent être bien conscients de la place du Japon dans cette affaire : il ne s’agit pas d’un banal achat fût-il militaire. Acheter des Soryu, c’est demander une aide technique au Japon, former plus de 1000 personnels pendant 10 à 15 ans ce qui conduirait à lier le destin stratégique des deux îles. Plus que de l’interopérabilité, cette alliance s’afficherait comme un pouvoir militaire important dans le pacifique Est et l’Océan indien. Face à la Chine ? Car ce marché passé entre Canberra et Tokyo pose nécessairement la question d’une reconfiguration de la zone Asie Pacifique, où la Chine monte en puissance.

De nouveaux rapports de force dans la région

L’Australie fait aujourd’hui face au choix de rester une puissance maritime dans cette région Asie-Pacifique. Une flotte sous-marine performante induit un avantage stratégique considérable face aux autres nations voisines qui partagent également la frénésie d’achat de sous-marins : Singapour a acheté l’an passé deux sous-marins à l’allemand ThyssenKrupp Marine System, et le Bangladesh a acheté deux sous-marins chinois sur les quatre qu’il prévoit d’acquérir. Dans ce contexte technologique en évolution rapide, le concept d’interopérabilité parait pertinent. Les indiens jouissent par exemple d’une solide expérience en matière de formation sur les submersibles et pourraient être sollicités.

Par ailleurs, le contexte est marqué par la menace chinoise, toujours plus prégnante. De son côté, le Japon, soutenu par les USA, entend contrer toute tentative d’intimidation, voire de riposter en cas de tensions exarcébées dans la région. En effet, la Chine cristallise la majorité des différends territoriaux (le dossier des îles Sensaku domine), énergétiques et routiers en mer de Chine méridionale. Le Japon se montre également particulièrement inquiet face à la menace nord-coréenne. Elle a d’ailleurs pour la première fois classé le missile balistique intercontinental mobile KN-08 comme « instrument nuisible », dans son dernier Libre Blanc. Le budget de la Défense japonaise est d’ailleurs en hausse pour la troisième année consécutive afin de permettre une posture militaire plus forte. Ceci tranche avec la tradition pacifiste nipponne et pose la question d’un changement historique de constitution. Le développement d'une filière d’exportation d’armes pourrait être une étape supplémentaire de cette nouvelle politique de défense et d’armement japonaise. La vente des Soryu à Taiwan, pour résoudre le problème du réarmement de la flotte sous-marine taïwanaise, sera-t-elle la prochaine étape ?
 




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