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Sangaris, premier prolongement et encore beaucoup de questions



Publié par La Rédaction le 25 Février 2014

Le prolongement des opérations menées par l’armée française en Centrafrique devrait être voté aujourd’hui 25 février au Parlement, conformément aux règles fixées sous la législature précédente, qui impose un vote du Parlement après quatre mois d’opérations. Une actualité législative qui remet une opération délicate sur le devant de la scène.



La question majeure à laquelle les forces armées devront répondre en RCA sera celle de la constitution de forces de sécurité crédibles et impartiales. (Credit : hdptcar, Wikimediacommons.org)
La question majeure à laquelle les forces armées devront répondre en RCA sera celle de la constitution de forces de sécurité crédibles et impartiales. (Credit : hdptcar, Wikimediacommons.org)
Avons-nous eu raison de nous engager en Centrafrique ?

Bien qu’il soit bien trop tôt pour tirer des enseignements sur l’opération Sangaris, la question n’est pas tant celle de la pertinence de notre engagement que du prix de l’inaction. Aurions-nous pu ne pas intervenir ? Sans entrer dans une généalogie complexe des affrontements en cours en Centrafrique et des premiers responsables des exactions constatées, une chose est sûre : au moins deux communautés, qui se distinguent sur des bases religieuses, cohabitent dans un climat d’hostilité généralisée. Aucune ne semble prête à faire l’impasse sur les exactions commises par l’autre camp. Dans un pays qui ne dispose plus ni de forces de sécurité, ni d’appareils judiciaires, la vengeance est vue comme la seule voie possible de justice.

En l’absence d’intervention de la France, seul pays ayant à la fois la volonté politique et les moyens d’intervenir sur place, il ne fait pas de doute que nous aurions assisté à des massacres à grande échelle. Certains auraient eu beau jeu alors de dénoncer l’inaction de la France et la passivité du pouvoir. La France a décidé d’intervenir et a de la sorte mis un coup d’arrêt aux exactions en cours. Son intervention a eu des conséquences sur les rapports de force qui n’avaient pas été anticipées par contre. Mais il est excessif et injurieux pour les soldats français d’avancer que le remède est pire que le mal. La petite phrase a pourtant été prononcée par Bruno Le Maire, dans une tribune parue ce jour dans le Monde.

Y avons nous engagé les moyens adéquats ?

Dans cette tribune, le député UMP de l’Eure s’oppose à un prolongement de l’engagement des forces françaises, au motif que nous n’avons ni les effectifs suffisants ni les savoir-faire pour mener cette opération à son terme. Mais surtout, cette opération couterait trop cher en période de restrictions budgétaires. Au-delà de l’indécence de ramener la pertinence d’une opération militaire à son coût, on notera que M. Le Maire, à l’instar d'une part grandissante de notre classe politique, ne dispose plus d’aucune vision stratégique sur le long terme et affiche une connaissance plus que lacunaire de l’outil militaire. Même si les événements de Centrafrique ne menacent pas directement les intérêts vitaux de la France, pouvons nous nous permettre de laisser se créer une nouvelle zone grise au cœur de l'Afrique ? Le précédent de la Libye doit nous servir de leçon. Maintenant que nous sommes sur place, il nous faudra rester jusqu'à l'amorce d'un processus de reconstruction et de réconciliation nationale, à l'instar de ce que nous entreprenons au Mali. L'armée française constitue la seule opportunité de stabilité dans ce pays (ou au moins dans la région de la capitale) à court terme. Analyser comme M. Le Maire cette opération en termes de coûts semble un peu réducteur.

De plus, bien que nous ne connaissions pas encore le montant final de l’opération Sangaris, on peut supposer qu’elle va coûter nettement moins cher que l’opération Serval, compte tenu des moyens engagés : pas de Tigre, ni de VBCI ou d’AMX-10RC, et peu d’hélicoptères ou de patrouilles de Rafales (en provenance de N’Djamena). VAB, VBL et Sagaies constituent le gros des forces blindées. Ce n’est donc pas sur le coût qu’il faut incriminer cette opération, pour autant que les soldats qui servent là-bas soient payés par contre. Les aléas de Louvois incitent à la prudence sur ce dernier point.

Sur la question des effectifs, M. Le Maire est dans le vrai, Sangaris reste sous-dimensionnée par rapport aux objectifs assignés, sur un territoire plus vaste que le France. De là à en conclure qu’il faut donc partir au plus vite de Centrafrique, la logique du raisonnement a de quoi surprendre. Par contre, M. Le Maire oublie un peu vite que l’armée française dispose de véritables compétences en maintien de l’ordre et en contrôle de zone, fouilles et désarmement, depuis les opérations menées au Kosovo et en Afghanistan. Si les forces armées ne sont pas explicitement formées au maintien de l’ordre, au contraire des gendarmes mobiles par exemple, elles sont tout de même expérimentées sur la question. Il n’y a qu’à se rappeler les événements de Mitrovica en 2008, ou les opérations de ratissage et de désarmement dans les vallées afghanes. Même s’il s’agit de missions autrement plus complexes et longues que la coercition de forces dans le Sahel, avancer que les armées françaises n’ont pas les compétences pour les accomplir serait faire l’impasse sur plus de deux décennies d’opérations en Afrique, dans les Balkans et en Afghanistan.

M. Le Maire a tout à fait raison par contre de pointer du doigt les insuffisances des soutiens africains et européens. Mais plutôt que de déserter le théâtre des opérations pour des prétextes litigieux, le rôle du pouvoir politique serait peut-être plus de porter à Bruxelles la proposition du Général Desportes : mettre l’Europe face à ses responsabilités en posant comme ultimatum le départ des troupes françaises sous un an, si nous ne sommes pas renforcés et relevés à terme par des troupes européennes. Dans l’idéal, il faudrait que des pays de l’Union Africaine ou de la CEEAC reprennent le flambeau. Mais les exemples somaliens et maliens incitent à la prudence sur la capacité des troupes africaines à prendre le lead sur les opérations.

Quelle stratégie de sortie ?

Ces insuffisances et réticences de nos alliés posent de manière aiguë la question de notre stratégie de sortie. Tout le monde ou presque sait quel doit être l’état final recherché : restaurer un état de droit en Centrafrique, doté d’institutions politiques et judiciaires et de forces de sécurité capables d’assurer la stabilité et la pérennité de cet état. Un tel objectif prendra nécessairement des années, bien plus en tout cas qu'au Mali où un embryon d’état légitime existe, malgré toutes ses imperfections. Mais personne ne s’accorde sur les moyens pour y parvenir. La France n’a pas vocation à y jouer éternellement un rôle de police. Bien qu’elle soit pour l’instant la plus à même de remplir cette mission, la France n’a pas les moyens humains pour assurer seule cette tâche sur la durée.
 
Chose inconcevable pour nos décideurs politiques et nos opinions publiques : il n’y a pas de camp en République Centrafricaine dans lequel placer les « bons » que nous allons soutenir. Cette opération ressemble en cela à bien d’autres menées par l’armée française en Afrique et ailleurs : aucun front ni ennemi clairement définis et distinguables de la population, un territoire vaste et incontrôlable dans sa totalité, et aucun camp à soutenir sans ambiguïté. L’histoire nous jugera sur notre capacité à adopter aujourd’hui la moins mauvaise des solutions. Au pouvoir politique d’assumer son rôle et de donner aux soldats français les moyens de remplir leurs missions, si telle est sa volonté.















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