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Poutine et l'OTAN : "jusqu'où ne pas aller trop loin" ?



Publié par La Rédaction le 6 Mai 2014

Conséquence indirecte des actions du Président Russe en Ukraine, l'Otan se questionne à nouveau sur son avenir et sa vocation. Malgré les divisions sur la posture à adopter face aux velléités retrouvées de l'Est, l'Alliance militaire vient peut-être de retrouver un sens à son existence, au grand dam de Vladimir Poutine, qui risque, lui, d'obtenir l'effet inverse de ce qu'il espérait.



Le Président Russe n'a jamais fait mystère de son aversion profonde à l'idée de l'Ukraine ou de la Géorgie intégrant l'OTAN. L'exemple des pays baltes, de la Roumanie, de la Bulgarie et de la Pologne était déjà très mal passé. L'Ukraine basculant dans le "camp ennemi" serait la perte de trop. Les actions de la Russie en Ukraine se fondent très certainement sur une volonté de tester la réaction de l'OTAN à une contre-offensive russe sur la plan diplomatique et stratégique, plus que militaire. Et la Russie est en train de gagner son pari, et bien plus encore, à condition toutefois qu'elle n'aille pas trop loin.

La fin de la première guerre froide

Du point de vue de l'Ouest, l'élargissement de l'OTAN depuis les années 1990 n'a eu presque que des avantages : alors que l'ours soviétique se déployait à un petit millier de kilomètres de la frontière française, le voilà relégué, bien diminué, aux confins de la Pologne, voire de la Biélorussie, pour autant que cette dernière soit réellement indépendante. L'hypothèse d'une guerre conventionnelle s'éloignant en même temps que les troupes russes, nous pouvions toucher les "dividendes de la paix" et nous résigner à basculer vers des opérations expéditionnaires légères en Afrique, au Moyen-Orient et dans les Balkans.

La Russie nouvelle, fragilisée, diminuée, était devenue inoffensive. Et pour cela, l'Europe l'a méprisée tout en commettant peut-être la pire faute stratégique de son histoire : tourner le dos à l'idée d'une "Europe de l'Atlantique à l'Oural". Il fut un temps où nous aurions pu tendre la main à la Russie et en faire un partenaire de premier plan. Mais cela supposait une vision de long terme, misant sur les forces cachées de la Russie : ses ressources et surtout la volonté d'un peuple. Nous n'avions pas vraiment compté sur la rancune et la fierté des Russes, qui ont vu leurs frontières reculées de 1500 km en l'espace de quelques jours sans coup férir. L'histoire semble bégayer, avec une Russie prête à considérer la fin de la guerre froide et la "victoire" de l'Ouest comme une réédition du "coup de couteau dans le dos" sous la République de Weimar. Du point de vue de la Russie, la fin de la guerre froide a été ressenti comme une humiliation terrible, et l'extension de l'OTAN, comme une trahison des "pays frères". Une revanche diplomatique est en cours et l'OTAN a commencé par en faire les frais.

Les divisions de l'OTAN

Sans que cela étonne grand monde, l'OTAN et l'immense machine bureaucratique qu'elle est devenue depuis 20 ans, se sont laissées quelque peu surprendre par les évolutions de la situation en Ukraine : de l'insurrection locale aux acteurs troubles, nous sommes passés en quelques semaines aux enjeux régionaux de portée globale.

Et sur la question de savoir comment réagir, l'OTAN est divisée. D'un côté, avec la foi des nouveaux convertis et quelques bonnes raisons de revanche historique, les pays de l'Est de l'Europe se sont faits les promoteurs de la ligne dure : mobilisation des troupes et des réserves, envoi de troupes à l'Est et renforcement des capacités aéroterrestres dans les pays frontaliers de la Russie ou de l'Ukraine. De l'autre, la vieille Europe, plus éloignée du théâtre des opérations, qui réalise en toute discrétion qu'elle n'a de toute façon plus les moyens humains et matériels de simplement envisager l'hypothèse de conflits autres que contre-insurrectionnels légers et brefs. Les "dividendes de la paix" ont conduit au désarmement unilatéral de l'Europe occidentale, désormais sans force et sans pouvoir de décision sur le cours des événements, dans un monde qui réarme massivement. Nous commençons à peine à entrevoir le prix de 20 ans de gabegies en matière d'investissements dans la Défense. L'OTAN est divisée entre les nations leaders sans volonté, et des nations volontaires sans moyens. Poutine pourrait bien réussir là où 50 ans de guerre froide ont échoué : diviser l'OTAN entre ceux qui la considèrent comme une alliance militaire, et ceux qui la voient comme une institution internationale, garante à peu de frais de la stabilité et de la paix. Mais la paix, il faut être au moins deux à la vouloir pour que cela fonctionne un peu.

Retour aux fondamentaux

De notoriété publique, l'OTAN a traversé une grave crise de vocation avec la fin des opérations en Afghanistan : quel est désormais le but de l'OTAN ? A quoi sert une alliance militaire dans un monde sans ennemi ? La parenthèse, encore d'actualité, de la lutte contre le terrorisme ne pourra pas justifier à elle seule des immenses moyens consacrés à l'OTAN (surtout par les États-Unis il est vrai). Il fallait que l'OTAN se trouve une nouvel raison d'être et donc un nouvel ennemi.

Merci à la Russie de nous rendre ce service, à nouveau. Une chose est désormais claire, si la bureaucratie otanienne ronronnait doucement entre deux sommets policés, les ordres du jour sont désormais bien remplis, et les états-majors retrouvent leurs fonctions premières : conception, planification, commandement. L'OTAN pourrait bien se réveiller d'une léthargie de 20 ans, et redevenir la première puissance militaire du monde. Dans ce cas de figure, Poutine ferait les frais de la résurrection d'un ennemi bien plus puissant qu'il ne l'est à l'heure actuelle. D'autant plus que l'une des conséquences de ce réveil pourrait être le retour des Américains en Europe, un "Shift" stratégique inversé en quelque sorte. Arrivé là, Poutine aurait considérablement diminué son avantage stratégique gagné jusqu'ici.

Trop tôt pour la Russie, pas encore trop tard pour l'OTAN. La crise ukrainienne pourrait être l'aiguillon dont l'Occident a besoin pour sortir de l'angélisme béat dans lequel nous ont plongé 70 ans d'une paix ininterrompue à l'intérieur de nos frontières. Si des fois certains pays européens, la France en tête, se mettaient à comprendre que la Défense n'est pas une variable conjoncturelle, l'Est de l'Europe ne serait vraisemblablement pas aussi agité : il faut bien plus de temps pour reconstruire une Défense que pour la démolir. Il n'est pas encore trop tard pour réaliser nos erreurs.