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Lois mémorielles ou histoire officielle ?



Publié par La Rédaction le 11 Juin 2013

Lorsque le pouvoir politique s’invite en histoire, on parvient vite à des dérives, nées de la possibilité pour un pouvoir en place de faire coïncider la petite et la grande Histoire avec l’image qu’il a de lui-même, dans une démarche assumée de propagande. L’histoire est une science, avec sa méthodologie, sa déontologie et ses limites. L’histoire n’est pas jugement, elle est avant tout explication du passé. Mais en premier lieu, l’histoire est du ressort des historiens.



François-Auguste Biard (1799–1882) L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises
François-Auguste Biard (1799–1882) L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises

« Une loi mémorielle est une loi déclarant, voire imposant, le point de vue officiel d'un État sur des événements historiques ». Cette définition, première ligne de la page Wikipedia consacrée au sujet, résume à elle seule les limites de l’ingérence politique en histoire. L’avis du politique est ici « point de vue officiel » et non analyse raisonnée et argumentée d’un ensemble de faits afin d’en tirer une conclusion de portée générale. Le terme « officiel » à lui seul sous-entend une part d’ombre, l’existence d’une histoire officieuse, secrète, cachée, honteuse peut-être. L’imposition de ce point de vue par le pouvoir politique peut être ressentie comme une nécessité, pour mettre l’histoire en conformité avec « l’air du temps », le « progrès », le « sens de l’histoire »…  Si quelqu’un peut dire où va l’Histoire, on peut raisonnablement douter qu’il s’agisse des hommes politiques. Cette manie des lois mémorielles est souvent le résultat d’un malaise entre ce que nous apprend l’Histoire de notre région, pays ou civilisation par rapport à ce que nous voudrions qu’elle soit. Nous ne sommes que des héritiers d’un passé sur lequel nous ne pouvons rien, à part essayer de le comprendre.

Nous ne sommes pas responsables des actes de nos ancêtres. Contrairement à ce que certains souhaiteraient pour des motifs parfois discutables, la culpabilité n’est pas héréditaire, pas plus que le statut de victime. Pour autant, cela ne doit pas détourner un Etat de sa responsabilité de reconnaitre les erreurs du passé. De la lucidité sur notre Histoire viendra la compréhension de notre présent. Mais ne tombons pas dans l’excès inverse de la repentance, syndrome contemporain très français. A force d’insister sur les pages sombres, nous en oublions les moments de fierté. Nous n’avons pas l’exclusivité de cette attitude : l’Allemagne, pour les raisons que tout le monde connait, a bien du mal à définir sa place sur le plan diplomatique et militaire depuis soixante-huit ans. Mais le phénomène français est plus complexe, parce que bien des débats historiques sur l’occupation, la collaboration, la colonisation et les guerres de décolonisations ne sont pas tranchés. Encore trop vifs dans les mémoires de ceux qui ont vécus ces événements ou de leurs descendants, ces débats ont été l’occasion de nombreuses confusions entre la mémoire, individuelle et collective, et l’Histoire. Notre Histoire contient des pages sombres que nul ne conteste, généralement écrites a posteriori par ceux auxquels l’Histoire a donné raison. Le travail de l’historien est justement de dépasser le niveau de la mémoire pour restituer des faits, dans leur contexte, en évitant de tomber dans le piège d’une Histoire-tribunal, cherchant désespérément à trouver un responsable.

Le problème des lois mémorielles résident non dans les faits qu’elles décrivent, mais dans l’interprétation qu’elles en donnent, que relève souvent du placage d’une idéologie sur une réalité. Toutes les idéologies ne sont pas condamnables, mais ce procédé l’est, par contre. C’est généralement le résultat d’une confusion dangereuse entre Morale et Histoire, sur fond d’une très courante tendance à l’anachronisme : nous portons un jugement sur des faits du passé avec notre regard et nos valeurs contemporaines, sans considération aucune pour le contexte, les mentalités ou les aspirations d’une époque. Il ne fait par exemple aucun doute que l’esclavage moderne, tel qu’il se pratique encore aujourd’hui en Mauritanie ou au Soudan par exemple, entre dans la catégorie des crimes contre l’humanité, tels que définis par la Cour pénale Internationale. Mais l’esclavage historique, pratiqué entre autres « légalement » par la France jusqu’en 1848, est-il un crime contre l’humanité avant cette date, sachant que cette notion n’existait pas à l’époque ? La réponse à cette question est du ressort des historiens ; elle ne peut pas être imposée par un pouvoir politique, qui n’a ni les compétences, ni l’expertise pour se prononcer sur ces questions. On peut objecter de plus qu’il aborde cette question de manière partielle, en omettant par exemple de mentionner la traite négrière d’origine intra-africaine et arabo-musulmane, dont la réalité n’est plus sujette à débat parmi les historiens (voir le livre de John Alembillah Azumah intitulé “The legacy of Arab-Islam in Africa“ ou celui de Tidiane N’Diaye, “Le Génocide voilé”).

En France, via le ministère de l’éducation nationale, le pouvoir politique a toujours eu une influence non sur la recherche historique elle-même, mais au moins sur l’enseignement de l’Histoire. En définissant les programmes et les contenus des manuels d’histoire, en choisissant les éditeurs et les éditions, les pouvoirs politiques de tous bords se sont toujours attachés à ne pas « se mettre l’histoire à dos ». Sans aller jusqu’à des manipulations de l’Histoire, auxquelles les divers régimes totalitaires ont pu se livrer depuis que la science historique a pris son indépendance, le pouvoir politique a toujours mis en avant les thématiques historiques les moins susceptibles de susciter des polémiques sur son action. Cette logique touche a son but avec les lois mémorielles, qu’il s’agisse de celles portant l’esclavage ou la colonisation. Hommes et femmes politiques tiennent souvent à laisser une trace dans l’Histoire, mais on peut légitimer déplorer que cela se fasse au détriment de l’histoire elle-même.




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