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La France, l'uranium appauvri et le Mali : explications d'une intoxication



Publié par La Rédaction le 3 Avril 2013

Depuis environ un mois se répand sur internet une rumeur affirmant que l’armée française utiliserait des armes à l’uranium appauvri (UA) au Mali. Nombre de sites, majoritairement de la mouvance altermondialiste et /ou écologiste, se sont saisis de l’occasion pour questionner l’intervention française dans le Sahel.



Obus-flêche américain M900 à l'UA
Obus-flêche américain M900 à l'UA
Les armes à l’uranium appauvri : qu’est ce que c’est ?

Certains sites, sur la base d’études a priori sérieuses, n’hésitent pas à parler d’armes « atomiques » en parlant des armes à l’uranium appauvri (1). Sauf que cela ne correspond en rien à l’usage qui est fait de ces armes. Une arme à l’uranium appauvri est en fait un projectile perforant, non explosif, dont une partie (généralement le noyau) est constituée de ce métal très dense appelé uranium appauvri. La perforation est le résultat de l’énergie cinétique d’un projectile très lourd (du fait de la densité de l’uranium appauvri) lancé à très grande vitesse (1800 m/s environ pour un obus flèche de char). L’appellation « obus-flèche » concerne uniquement les obus anti-char perforants, qui, une fois libérés du sabot nécessaire au tir, ont effectivement la forme d’une flèche de métal de quelques centimètres de diamètres pour cinquante centimètres de long environ (comme sur la photo ci-contre). Les obus-flèches sont généralement composés d’un noyau très dense : en France on utilise le tungstène, aux USA, l’uranium appauvri ou le tungstène. Tous les obus flèches ne sont pas à l’uranium appauvri. Mais on trouve d’autres obus perforant avec de l’UA : certains obus de 30 mm de l’A-10 en contiennent parce que cet avion a une vocation de « tueur de chars ». L’UA est également utilisé parfois comme blindage, en raison de sa dureté. On le trouve par exemple dans les panneaux avant des tourelles de M1 Abrams américains, mais aussi potentiellement dans la "tête" de certains types de missiles (ce serait notamment le cas de certaines versions du Tomahawk américain) destinés à pénétrer profondément dans le sol : un « bouclier » à l’UA permet de protéger l’intégrité de l’électronique de mise à feu lors de la pénétration.

Il est vrai que l’usage de l’UA est soumis à controverse depuis la première guerre du Golfe. L’énergie dégagée à l’impact provoque une brutale hausse de pression et de température dans un véhicule clos, tel un char. Du fait de la brusque augmentation de température, les munitions du véhicule touché explosent la plupart du temps, provoquant la destruction du véhicule. En brûlant, les résidus de barreaux d’UA pourraient dégager de l’oxyde d’uranium, une poussière radioactive toxique si elle est respirée et se dépose dans les poumons. Bien qu’aucune étude n’ait pu prouver de manière définitive de liens de cause à effet, l’uranium appauvri pourrait faire partie des causes du « syndrome de la guerre du Golfe », aux côtés de nombre d’autres substances. Quoiqu’il en soit, bien qu’étant d’une redoutable efficacité contre des véhicules, aucune de ces armes n’a la moindre utilité au Mali, étant donné que l’ennemi sur place n’a ni blindé, ni bunker (pour les grottes, d’autres armes sont plus efficaces).

La France a-t-elle des armes à l’uranium appauvri ?

La France en a possédé, mais ce n’est plus le cas. La France a produit des obus à l’UA pour ses chars AMX-30 en calibre 105mm. Ils sont aujourd’hui retirés du service opérationnel et leurs obus aussi. Nous avons certes déployé au Mali des AMX-10RC qui disposent eux aussi d’un canon de 105mm. Aurions-nous profité de l’occasion pour écouler de vieux stocks ? Non, car bien que de même calibre, les deux canons ne peuvent tirer les mêmes munitions. Le canon de l’AMX 10-RC est en quelque sorte une version "light" qui ne supporterait pas la charge des obus de l’AMX-30 (sans compter le fait qu’ils ne rentrent tout simplement pas dans la chambre de tir). L’hélicoptère Tigre aurait-il utilisé des munitions à l’UA ? Non plus, car les munitions du Tigre, spécifiques à son canon, sont fabriquées par Nexter, qui ne produit plus aucune munitions à l’UA depuis des années. Le Rafale utilise-t-il des munitions à l’UA ? Non, car les munitions purement perforantes n’ont que peu d’intérêt pour une arme destinée à l’auto-défense contre les autres avions : des obus explosifs-incendiaires sont beaucoup plus utiles. De plus, les Rafales ont été spécialement équipés de pods de désignation pour pouvoir tirer à distance de sécurité : une passe canon à basse altitude à Mach 1 ne sert à rien lorsque l’on dispose de bombes guidées laser. Que ce soit en Libye ou au Mali, aucun Rafale ne s’est servi de son canon pour neutraliser une cible au sol, contrairement aux Tigres.

De plus l’UA n’entre dans la composition d’aucune bombe d’avions française. Les munitions à l’UA sont utilisées exclusivement comme armes anti-véhicules et très rarement en anti-bunker (au moins dans la doctrine française) : ces armes n’avaient aucun intérêt au Mali et il est très probable que même les obus flèches au tungstène soient restés en France, car rien ne justifiait leur usage là où un obus explosif est beaucoup plus utile. De plus il n’est même pas certain que les chars aient effectué beaucoup de tirs dans ce qui ressemble surtout à un combat d’infanterie pur.

D’où vient cette rumeur ?

On touche là au cœur du problème de toute personne cherchant à informer : la fiabilité des sources. Sur internet rien n’est jamais garanti et même les sites les plus sérieux se font parfois intoxiqués. Il est par contre curieux de voir que la polémique sur l’UA provient de sites ouvertement qualifiés de « sites de propagande », et qu’elle est reprise sans la moindre mise en perspective.

La source de cette rumeur n’a jamais été cachée ou difficile à trouver : l’accusation vient de sites djihadistes liés à Ansar-Dine, qui, pour seule "preuve" de cet usage, parle de la "chaleur intense des explosions des bombes à l’uranium appauvri". Comme expliqué plus haut, l’UA est un métal, choisi pour sa très grande densité. L’uranium n’explose pas et même s'il a des propriétés pyrophoriques, ce n'est pas pour ses effets thermiques qu'il est utilisé. Il arrive qu'un obus à l'UA fasse exploser et brûler un véhicule hermétiquement clos, mais ce résultat n’est pas spécifique à l’UA et serait le même avec une charge creuse. Certains n’ont pas hésité malgré cela à qualifier ces frappes « d’explosions nucléaires ». Il est par contre assez regrettable de constater que ce genre d’informations est relayée très officiellement par des sites d’informations reconnus (2) et par certains de nos élus (3).