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Entretien avec Yves Laisné : l'Etat et la libre-entreprise

Une approche systémique



Publié par La Rédaction le 23 Mai 2014

Entre patriotisme économique, défense des entreprises et protectionnisme déguisé, la frontière est mince. Mais chacun de ces concepts repose sur le même postulat : l’omniprésence de l’Etat, en France, dans les affaires économiques. Pour le meilleur ou pour le pire ? Yves Laisné, ancien universitaire, docteur en droit, auteurs de nombreuses publications nous fait partager dans cet entretien son approche originale des relations Etat-Entreprises.



Quels sont les freins à l’entreprenariat en France et quelle peut être l’origine des difficultés ?

Il y a deux choses : d’une part, les élites françaises et le peuple français n’aiment pas beaucoup l’entreprise. En étant brutal, je dirai que l’entrepreneur, dans le paysage français est considéré comme un OANI, un « Objet Agissant Non Identifié », qu’il convient de contrôler.
 
D’autre part, la France est bien plus portée sur l’égalité que sur la liberté. Alfred Fouillée, sociologue français, disait : « En France, nul ne doit apparaitre trop différent des autres, de telle manière que chacun puisse se reconnaitre dans l’autre ». Cette pétition de principes égalitariste explique beaucoup de choses, notamment dans les évolutions des France au cours des 70 dernières années. Durant cette période s’est produite la rencontre redoutable entre le socialisme, à dominante marxiste sur le plan des idées, et du catholicisme. Contrairement à ce que pensent beaucoup, ces deux mouvements ne sont pas contradictoires mais peuvent être parfaitement cohérents, en termes de domination des esprits et d’organisation de la société. Certes, dans l’un n’existe pas de dieu, dans l’autre Dieu est tout. Mais dans le marxisme, Dieu est en fait remplacé par l’Etat. 

Pourquoi ce besoin en France d’une autorité tutélaire ?

La France est-elle restée viscéralement colbertiste?
La France est-elle restée viscéralement colbertiste?
Une des dominantes de la psychologie française repose sur la peur du lendemain, le désir de sécurité et, par voie de conséquence, la peur de tout ce qui est étrange ou étranger, d’où une certaine xénophobie. Il y a de fait un certain appel pour une puissance tutélaire, à une voie toute tracé pour un développement de l’Etat. Ce n’est pas pour rien que le Colbertisme, soit l’Etat transformé en entrepreneur, est français. Selon l’économiste Charles Goldfinger, « En France, le poids combiné du Marxisme et du Colbertisme écrase tout sur son passage », ce qui répond à la question posée.
 
En France nous n’aimons pas ce qui change. Depuis Louis XI, il y a une cohérence et une collusion entre les élites dominantes et le peuple visant à ce que rien ne bouge : le peuple est protégé, le peuple est garanti, le peuple ne risque rien ; il ne risque d’ailleurs pas de progresser, mais peu importe. Les élites sont stables, installées, elles protègent le peuple et rien ne bouge. C’est aussi le principe du féodalisme. De 1789 à 1804, la Révolution française a bouleversé tout cela, mais c’est une parenthèse. Pour moi, aujourd’hui, nous sommes dans une large mesure revenus à l’Ancien Régime, mais un Ancien Régime modernisé, transformé et camouflé.

Quid de l’entrepreneur, qui n’est pas une figure nouvelle, dans ce paysage ?

L’entrepreneur est, lui, celui qui a trouvé une idée, qui innove, qui prend un risque. Un auteur américain expliquait que la définition même de l’entreprise, c’est le risque, non assurable. L’entreprise est le seul risque non assurable. A partir du moment où la notion d’entreprise est liée à la notion de risques, et où par ailleurs, le peuple comme les élites veulent la stabilité et la sécurité, vous avez une antinomie ontologique entre l’état d’esprit français et la notion d’entreprise de l’autre. Et c’est difficile d’en sortir. La France subit encore les conséquences d’une ancienne tradition de défiance des élites, en particulier aristocratiques, envers les activités de commerce et d’argent, notamment du fait des anciennes pratiques de dérogeance, de pertes de titres.
 
Ce qui peut permettre une sortie de ce système, c’est un bouleversement ethnologique, tel qu’apporté par l’immigration. C’est pour cela que l’on peut effectivement dire, comme on l’entend dans la bouche d’hommes politiques, que « l’immigration est une chance pour la France ». 

Quelles conséquences sur la conception française de l’entreprise ?

Les freins à l’entreprise en France reposent avant tout sur cet état d’esprit, qui a depuis dégénéré en un système. Celui-ci est très simple : on vous dit « liberté d’entreprise », mais l’entreprise est « soutenue ». Or l’entreprise existe par elle-même et c’est pour cela qu’il crée des mécanismes de soutien et de contrôle. Le seul principe de survie et d’épanouissement au sein ce système est de trouver une activité particulièrement innovante, nouvelle, et surtout inconnue du législateur. Sinon, presque toutes les activités sont réglementées et font l’objet d’agréments, de cooptations, d’obligations de diplômes et de formations.
 
Par exemple, la profession d’administrateur de biens est subordonnée à l’obtention d’une carte professionnelle, qui s’appelle la carte de gestion. Vous ne pouvez obtenir cette carte qu’à la condition de plusieurs années d’études juridiques et d’expériences professionnelles ou stages chez un gestionnaire de biens. La raison invoquée pour la défense d’un système aussi cloisonné est toujours la même : il faut protéger le consommateur de la malhonnêteté, garantir une qualité de services, de formation… Depuis que cette carte de gestionnaire de biens existe, il y a autant de malhonnêteté qu’avant, si ce n’est plus, mais elle protège un certain corporatisme et des rentes de situation. En Allemagne, administrateur de biens est une profession libre, que n’importe qui, ou presque, peut exercer, à condition de disposer d’un casier judiciaire vierge et d’être à jour de ses impôts. Nous sommes à la limite de pratiques mafieuses dans beaucoup de fédération professionnelles ou d’organisations syndicales ou patronales. Les syndicats patronaux en particulier ne sont pas des structures de défense des entrepreneurs, ce sont des structures d’encadrement, à l’instar des corporations de l’Ancien Régime.

Votre propre expérience d’entrepreneur vous a-t-elle amené à faire les frais de ces pratiques ?

Il y a plusieurs années, j’ai tenté un mouvement de concentration verticale dans le bâtiment, étant donné que je travaillais énormément dans l’immobilier. J’ai souhaité à ce moment acheter une entreprise de bâtiment pour, en quelque sorte, internaliser certaines prestations. Sur conseil d’un ami appartenant à une des fédérations du bâtiment, j’y ai renoncé : il était inconcevable pour la profession qu’un donneur d’ordre du bâtiment puisse acheter une boite du bâtiment. Cette conception de l’entreprise était le fruit de règles tacites de la profession, sous peine de « difficultés » et « d’accidents sur les chantiers ». J’avais en tête l’idée, inconcevable pour les gens de métier, de franchir un interdit de la profession.
 
Pour illustrer cet état d’esprit, il n’y a qu’à se rappeler l’épisode entre la SNCF et l’entreprise italienne Condotte : Une entreprise du bâtiment a envoyé un émissaire vers cette entreprise pour expliquer qu’elle pouvait répondre à l’appel d’offres, mais avec le risque de connaitre des « accidents » sur ses chantiers. C’est un rapide survol des entraves à la libre entreprise en France. 

Quel rôle pour l’Etat vis-à-vis de ces entreprises ?

L’état doit assurer le respect des règles du jeu. A l’instar de l’état américain, l’état doit être là pour éviter les manœuvres de concurrence déloyale, les ententes cartellisées, la mise en place de pratiques anti-concurrentielles. Mais l’état n’est pas là pour entreprendre, pour protéger telle ou telle entreprise ou pour favoriser telle ou telle entente, groupement ou corporation. Benjamin Franklin disait : « il est bien rare qu’une association de professionnels ne tourne pas à un complot contre le public. »




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